Le football d’Asie centrale recèle d’histoires insolites et d’anecdotes croustillantes. Des carrières venues d’ailleurs croisent le fer avec des infrastructures post-soviétiques et donnent un terreau fabuleux à l’essence même du football. Dans ce dixième épisode de la saison trois de Tour du Monde, Daniel Tagoe sera sous le feu des projecteurs.

Improbable

Avant d’être un joueur de football, Daniel Tagoe est un homme. Mais son histoire n’a que peu en commun avec la majorité des joueurs professionnels. Car Daniel Tagoe ne voit pas le jour dans une famille pauvre d’une favela d’Amérique du Sud. Il ne naît pas non plus dans un quartier chaud d’un pays d’Europe. Non, Daniel Tagoe voit le jour le 3 mars 1986 sous le nom de Daniel Nii Armah Tagoe quelque part au Ghana, personne ne sait exactement où. Il est alors le fils aîné du prince héritier d’une des plus puissantes tribus ghanéennes. Pas n’importe qui, donc, dans une société où pratiques occidentales cohabitent avec coutumes tribales dans un méli-mélo culturel absolument unique et délicieux.

Fils d’un prince héritier donc, Daniel Tagoe n’était pas spécialement prédestiné à devenir un joueur de football professionnel. Pourtant, bénéficiant peut-être dans une certaine mesure de son statut, il joue au football dans les meilleures formations locales alors qu’il est adolescent. Dans la ville de Berekum, 62 000 habitants, deux clubs cohabitent : le Berekum Chelsea F.C. et le Berekum Arsenal F.C. Avec des couleurs et des motifs largement inspirés des deux clubs londoniens du même nom, puisque les formations de Berekum évoluent même parfois directement avec les maillots des formations britanniques !

Grâce à un niveau qui s’améliore d’années en années, Daniel Tagoe est courtisé par les deux formations locales. Mais, supporter d’Arsenal en Premier League, son cœur ne fait qu’un tour. Il choisit en effet en 2003, à dix-sept ans à peine, de signer pour le Berekum Arsenal. Après avoir été formé au Eleven Stoppers et au Dansoman Unite, Tagoe a donc là l’opportunité de se révéler au très haut niveau national.

Le grand départ

En 2005, alors qu’il n’a que dix-neuf ans, Daniel Tagoe ressent le besoin de venir tenter sa chance en Europe. Car il n’y a pas que le football qui rentre en compte. Il y a aussi une alliance constituée du niveau de vie et des perspectives pour fonder une famille qui rentrent en ligne de compte. Plus, bien sûr, la possibilité de gagner beaucoup plus en Europe qu’au Ghana. Le grand départ s’organise donc. Daniel Tagoe rassemble ses économies et contacte des recruteurs plus ou moins véreux. L’un d’entre eux le fait venir en Russie, où il lui organise des essais. Il se retrouve alors à Naberejnye Tchelny, au plein cœur du Tatarstan et à près de mille kilomètres de Moscou. Un changement radical pour Daniel Tagoe, qui est une des très rares personnes de couleur de la ville.

Confronté à un racisme ambiant, Daniel Tagoe signe pourtant au FK Kamaz Naberejnye Tchelny, qui évolue alors en deuxième division russe. N’ayant pas encore la condition physique inhérente aux exigences de la Russie et de son climat, Tagoe est logiquement intégré à l’équipe réserve de la formation Avtozavodtsy. C’est là qu’il est définitivement installé au poste de numéro six, lui qui se baladait sur le terrain. Mais Daniel Tagoe a du mal à venir accrocher une place de titulaire avec l’équipe réserve. Pire, il est même parfois rétrogradé avec la troisième équipe du club.

Au bout d’une année avec le Kamaz, Daniel Tagoe est donc poussé vers la sortie. Ne pouvant pas décemment revenir au Ghana, il est à la recherche d’un nouveau challenge. Et ce challenge vient d’un pays de l’ancienne Union Soviétique : le Kirghizistan. L’ambitieux Dordoi-Dynamo Naryn lui propose un contrat et une place de titulaire quasiment assurée. Le défi est tentant, même s’il n’est pas de tout repos.

Le Kirghiz

Ni une, ni deux, Daniel Tagoe rejoint le Kirghizistan. Et l’idylle va être belle, très belle même. Tagoe est immédiatement propulsé comme l’un des gros talents de l’effectif. Si la première saison sera pour lui un exercice d’apprentissage, la suivante lui permettra de remporter son premier titre. Mieux, le Dordoi-Dynamo réalise le doublé coupe-championnat. Malheureusement, le club et Tagoe échouent en finale de la Coupe du Président de l’AFC, la compétition continentale asiatique réservée aux pays les plus faibles du continent de 2005 à 2014. Les deux années suivantes, le Dordoi-Dynamo Naryn échoue également en finale de la Coupe du Président. Pas grave, Daniel Tagoe enrichit quand son palmarès de cinq autres titres de champion et de quatre coupes nationales en neuf saisons. Il est même sacré meilleur joueur du championnat en 2009. Avec près de cent-cinquante matchs au compteur, il est un des joueurs les plus appréciés des supporters.

Mais surtout, il devient en 2014 international pour le Kirghizistan ! En effet, naturalisé kirghiz après cinq ans passés au pays, il accepte de venir défendre les couleurs de son pays d’adoption. Avant lui, trois autres joueurs nés en Afrique dont David Tetteh avaient déjà acceptés de défendre les couleurs du Kirghizistan. Son amour pour la nation rouge et jaune est confirmé en 2015 lorsqu’il épouse une citoyenne du pays, Elnura Orozbaeva.

Pourtant, en 2016, l’année de la naissance de son fils, il quitte le Kirghizistan pour Al-Hala, dans le golfe persique. Une expérience qui tourne court, puisque Daniel Tagoe revient au Dordoi la même année. Mais après deux années sans titre, l’international né au Ghana tente un nouveau challenge : le Bangladesh. Daniel Tagoe a en effet signé en 2018 pour l’Abahani Limited de Chittagong, où il est principalement utilisé comme défenseur central. Près de quinze ans après son départ du Ghana, Daniel Tagoe est désormais un footballeur à la carrière incroyable de rebondissements. C’est aussi ça, la beauté du football.

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« C'est la marche funèbre des cendres que voici. À côté de celles de Carnot avec les soldats de l'an II, de celles de Victor Hugo avec les Misérables, de celles de Jaurès veillées par la Justice, qu'elles reposent avec leur long cortège d'ombres défigurées ». (André Malraux)