Tour du Monde s’est donné pour mission de mettre en lumière le football autrement. Toujours à la recherche d’histoires insolites, la série se rend aujourd’hui au Cameroun. A Douala, plus précisément, la capitale économique du pays. Alors attachez vos ceintures, éteignez vos mégots, et partons ensemble à la découverte du mythique Caïman de Douala.

Au pays des crevettes

Il ne semble pas nécessaire d’épiloguer sur l’histoire du Cameroun. Néanmoins, avant de rentrer dans le vif du sujet, quelques précisions ethniques et lexicographiques sont nécessaires. Les populations peuplant aux origines la région actuelle du Cameroun, aux alentours du Ier millénaire avant notre ère, sont des nomades pygmées ayant fui le Sahara de plus en plus aride. Mais, très rapidement, et jusqu’à aujourd’hui, des populations bantoues se sont installées dans la région, et ont diffusées leurs langues. Quelques textes historiques phéniciens précisent l’existence d’un « mont Cameroun » découvert par les carthaginois, mais les sources se contredisent plus ou moins. Au seizième, des populations peuls trouvent refuge dans la région, et pendant les siècles suivant, on assiste à une espèce de lutte entre les royaumes musulmans et les populations locales. Malheureusement, l’absence de sources écrites rend l’historiographie exacte très complexe.

Cependant, on atteste en 1472 de l’arrivée du navigateur Portugais Fernando Pó dans l’estuaire du Wouri. Voyant une abondance de crevettes, il nomme immédiatement le bras de mer le « Rio dos Camarãoes », la rivière des crevettes. Anglicisé, le terme devient « Cameroons », puis, francisé, il se transforme en Cameroun. La phase de colonisation est relativement longue. Aux portugais succèdent les néerlandais, puis, peu avant la première guerre mondiale mais après le congrès de Berlin, les allemands. Au cours du dix-septième et dix-huitième siècle, le royaume du Kanem-Bornou local participe fortement à la traite négrière et prend un lourd tribu démographique à la région. Après la première guerre mondial, la France et le Royaume-Uni reçoivent le territoire en mandat de la Société des Nations. C’est comme cela que le pays connaîtra son histoire coloniale franco-britannique, avant son unification en 1961. Les villes de Douala et Yaoundé s’affirment comme épicentres de la région.

Une histoire mythique

Comme souvent dans l’histoire du football africain, les origines du club sont plus ou moins trouble. Aujourd’hui, l’hypothèse d’une naissance du Caïman de Douala en 1927 est la plus probable : c’est en tout cas ce qu’affirme le club. Le Caïman de Douala naît sous le nom de « Lune de Douala » comme club de la communauté akwa. A l’époque, le championnat africain est en effet divisé entre villes et cantons. A Douala, deux grands clubs cohabitent alors : le Lune de Douala et le Léopard de Douala. Une rivalité sans merci s’installe entre les deux institutions. A tel point que des matchs de gueule se disputent plusieurs jours avant et plusieurs jours après les rencontres de championnat dans les quartiers.

Le principe du « match de gueule » est typique du football africain des années jusque dans les années 1970. Il s’agit de rencontres informelles dans le stade du quartier où jouent les joueurs des équipes premières pendant des journées entières, du lever du soleil jusqu’à son coucher. Bien sûr, les joueurs se relaient. Mais le match ne s’arrête jamais tant que la lumière brille. Ces matchs-là sont suivis d’une ferveur populaire énorme, puisque des jeunes du quartier peuvent intégrer, le temps d’une journée, l’équipe du club. Le score n’est pas très important, mais le jeu pratiqué et la qualité technique l’est. Mettre un adversaire sur les fesses est presque plus gratifiant que marquer un but.

Et le Lune de Douala a le malheur, dans les années 60 ou 70, de perdre une rencontre contre le Léopard. Furieux, les dirigeants décident de changer le nom en Caïman de Douala et de s’ouvrir à des joueurs du littoral. C’est comme cela que le mythique capitaine Richard Ndjigui rejoint le Caïman de Douala pendant la mythique période du « Caïman à six heures ».

Le Caïman à six heures

Dans le football africain, il est beaucoup question de mentalité et d’intimidation psychologique. Le Caïman, à cette époque, passe maître dans cet art. Les joueurs, la nuit avant le match, viennent se baigner dans le fleuve Wouri dans un cérémonial mystique censé leur donné de la force. Mais ce qui fait rentre le Caïman dans la légende, c’est le rituel du Caïman à six heures. Dans le stade Akwa, aujourd’hui stade Mbappè Leppé, les enfants du Caïman sont transcendés par le son des cloches de la cathédrale St. Pierre et St. Paul, située juste en face. A six heures le matin et à six heures le soir, la cloche sonne et le public se met alors à chanter de plus belle. Un peu à la manière du Fergie Time en Angleterre, il est d’usage de dire que ce moment permettait souvent de renverser la tendance.

« Pendant un match, lorsque le Caïman était mené au score, tout le monde tendait l’oreille vers l’église et avait les yeux rivés sur leurs montres. Dès que les six coups de cloches de six heures du soir retentissaient à l’église qui jouxtait le stade, les supporters hurlaient dans les gradins. Galvanisés, les joueurs se surpassaient pour inverser la tendance. À l’approche de cette heure fatidique, les équipes adverses, comme tétanisées, voyaient les « Bana Ba Ngando » remonter le score et les battre à plate couture »

– André Ngangue, journaliste à Radio Cameroun

Néanmoins, cette légende ne suffit pas pour moissonner les titres. En effet, le Caïman, malgré les cloches de la cathédrale, est aujourd’hui descendu au statut amateur. Il ne compte à son palmarès qu’une malheureuse Coupe du Camerou en 1959 et trois championnats entre 1962 et 1975. Pas suffisant, néanmoins, pour ôter le statut de club mythique au Caïman de Douala.

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« C'est la marche funèbre des cendres que voici. À côté de celles de Carnot avec les soldats de l'an II, de celles de Victor Hugo avec les Misérables, de celles de Jaurès veillées par la Justice, qu'elles reposent avec leur long cortège d'ombres défigurées ». (André Malraux)