Pelé. Un des plus grands noms de l’histoire du football. Un des plus grands, un des plus connus, un des plus célèbres. Mais parfois, les carrières ne tiennent qu’à un fil. Et si le mythique numéro 10 du Brésil est rentré dans l’histoire, c’est un peu grâce au match Brésil-France de 1958. Retour sur ce match légendaire.

Une Coupe du Monde 1958 qui deviendra mythique

Ce Brésil-France, est le premier d’une longue série de rencontres légendaires entre les deux pays. La finale de Coupe du Monde de 1998, la demi-finale de 2006, le quart-de-finale du mondial 1986… Avant la rencontre de 1958, la France et le Brésil ne se sont affrontés qu’à une seule reprise. C’était en 1930, à Rio de Janeiro, et le Brésil s’est imposé sur le score de 3-2. Un match qui n’est pas reconnu par la Fédération Française de Football, pour qui l’affrontement de 1958 est le tout premier de l’histoire.

Mais ce match prend place dans un contexte tout à fait particulier : celui de la Coupe du Monde 1958. Ce mondial se dispute en Suède, et n’est que le sixième de l’histoire. Quatre ans plus tôt, c’est l’Allemagne de l’Ouest qui a profité du « miracle de Berne » pour remporter son premier titre mondial. Et en 1950, l’Uruguay a méchamment soufflé le trophée Jules Rimet sous le nez des brésiliens, dans le contexte dramatique d’un affrontement au Maracana. Le Brésil attend donc son premier titre avec impatience.

Mais ce mondial restera aussi dans la légende côté français. Raymond Kopaszewski, au sommet de son football avec le Real Madrid, est le meneur de jeu attitré de l’équipe de France. Et, devant lui, Just Fontaine éclabousse la Coupe du Monde de son talent. Auteur de treize buts, un record absolu sur un seul exercice et le quatrième meilleur total en cumulé, il inscrit notamment un quadruplé lors du match pour la troisième place. Et encore, il laisse Raymond Kopa frapper (et marquer) un pénalty à la demi-heure de jeu de la rencontre.

Un Brésil-France tendu…

Mais revenons à la rencontre. Nous sommes le 24 juin 1958, et, à Solna, dans la banlieue de Stockholm, le Råsunda n’est pas comble. Seulement 27 100 personnes se massent dans des gradins qui peuvent en contenir jusqu’à 33 000. Pourtant, l’affiche est belle. Une demi-finale de Coupe du Monde, quand même. Au sifflet, c’est Mervyn « Sandy » Griffiths, que les journaux français de l’époque s’escriment à appeler Benjamin, son prénom non-usuel. L’arbitre gallois est au faîte de sa carrière. Il dispute en effet sa troisième Coupe du Monde, après celles de 1950 et 1954. Il mettra un terme, un an plus tard, à sa carrière d’arbitre. De leurs côtés, les entraîneurs Vicente Feola et Albert Batteux optent pour des dispositifs presque semblables. Seule différence tactique notable, Kopa joue plus en retrait que Pelé en attaque.

Brésil-France 1958 Et le match commence sur les chapeaux de roue. On joue depuis deux minutes à peine, quand le Brésil ouvre la marque. Lancé, Vavá, l’attaquant du CR Vasco da Gama, s’en va tromper Claude Abbes, le portier de Saint-Étienne qui fête alors sa sixième sélection seulement. Sur leur banc, Jean Snella et Albert Batteux se disent que cela va être très compliqué. Mais à la neuvième minute, la France va parvenir à remettre les pendules à l’heure. Sur une action diagonale, Raymond Kopa, seul joueur à n’évoluer ni en France, ni au Brésil, effectue une jolie passe pour Just Fontaine. Le buteur français ne tremble pas et inscrit son neuvième but de la compétition d’une frappe croisée à l’orée des cinq mètres cinquante.

Pendant une vingtaine de minutes, les deux blocs vont faire jeu égal, et pousser l’un contre l’autre. Gilmar réalise quelques parades, Claude Abbes aussi. Le match est très disputé, et aucune hiérarchie ne se dessine.

Le malheur des uns fait le bonheur des autres

On joue la trentième minute de jeu, et tout cet édifice va s’effondrer. Le capitaine français Robert Jonquet, cinquante-et-unième sélection, reste au sol après un contact. Le joueur rémois se tient la jambe. C’est le péroné qui a craqué. Il tente de se relever et de reprendre le jeu, mais n’y arrive pas. Impossible de tenir debout. Et impossible aussi de le remplacer. En effet, en 1958, la FIFA n’autorise pas encore les remplacements en Coupe du Monde. Cette blessure est un énorme coup dur pour l’équipe de France, à la fois sur le terrain et dans les têtes. En perdant leur capitaine sur blessure alors qu’il reste encore une heure à tenir, les français sont abasourdis. Depuis son banc de touche, Batteux tente une réorganisation tactique. Car ce Brésil-France, il le sait, peut être aussi une bataille tactique.

Mais en face, il y a énormément de talent offensif. C’est pourtant un milieu de terrain qui va sonner le glas des espoirs français une dizaine de minutes après la blessure de Jonquet. Bien placé, Didi marque le but du 2-1 dans ce Brésil-France. Mais c’est au retour des vestiaires que tout va s’accélérer. A la cinquante-deuxième, Pelé commence son festival. Âgé de seulement dix-sept ans, le brésilien marque son premier but de la partie. Et il montre pourquoi aucun joueur de moins de vingt ans n’arrivera jamais à sa cheville dans l’histoire de la Coupe du Monde. Car douze minutes plus tard, le buteur de Santos récidive. 4-1 pour le Brésil, et bientôt 5-1, quand Pelé marque un coup du chapeau onze minutes après son deuxième but. La blessure de Jonquet, qui était chargé de bloquer la relation Pelé-Garrincha, fait très mal à la France.

Un destin de roi

La réduction du score de Roger Piantoni, l’iconique attaquant du Stade de Reims, qui domine le football français de l’époque, à huit minutes du terme, n’y fait rien. Certes, sa frappe croisée après un slalom de Raymond Kopa, encore passeur décisif, est très jolie, mais la victoire est nette et sans bavure pour le Brésil. Huit ans après le drame du Maracana, Gilmar et les siens s’offrent une deuxième finale de Coupe du Monde. Cette finale sera celle de leur premier sacre, le premier d’une longue série. Le premier aussi pour le jeune Pelé. Numéro 10 sur le dos, il marque le temps à jamais de sa classe et de son talent, en devenant, et probablement pour l’éternité, le plus jeune marqueur en finale de Coupe du Monde. Pelé a encore l’innocence d’un jeune homme qui ne sait pas qu’il fera une grande carrière.

Et c’est cette spontanéité qui le rend attachant. Dans ce football des années 1950 et 1960, il apporte de la modernité. Formant sous le maillot brésilien un duo infernal avec Mané Garrincha, il terrorise les défenses du football pendant une douzaine d’années. Le temps d’accumuler soixante-dix-sept buts en quatre-vingt-douze matchs internationaux. Une carrière internationale ponctuée de deux autres sacres internationaux, celui de 1962 étant quand même largement imputable à son compère Garrincha. Double-buteur en finale en 1958, Pelé sera également buteur en finale en 1970, à Mexico. Inscrivant un peu plus son nom dans la légende, d’une tête piquée après une longue extension, il marque ainsi le centième but de l’histoire du Brésil en Coupe du Monde. Mais tout ça n’aurait peut-être jamais eu lieu si Robert Jonquet ne s’était pas blessé, et ne lui avait permis de se révéler au monde entier une après-midi de juin 1958.

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« C'est la marche funèbre des cendres que voici. À côté de celles de Carnot avec les soldats de l'an II, de celles de Victor Hugo avec les Misérables, de celles de Jaurès veillées par la Justice, qu'elles reposent avec leur long cortège d'ombres défigurées ». (André Malraux)