Garrincha est un de mes joueurs préférés. Car pour moi, le football n’est pas qu’une histoire de terrain. Car l’amour que l’on porte à ce ballon qui roule est magnifié par l’amour que l’on porte aux acteurs de ce sport. J’ai beau déjà avoir consacré un article à ce joueur que l’on nommait l’oiseau de feu, je n’avais pourtant pas abordé la beauté de sa déchéance comme il faudrait le faire. C’est aujourd’hui mon but. Et même si les mots ne nous le rendront jamais, je veux essayer au moins de le faire revivre en pensée.

La grâce de l’oiseau

Garrincha était un oiseau gracile. Ses jambes ne faisaient pas la même taille. Ses dribbles chaloupés étaient beau. Car il y avait à chaque instant un jeu entre la vie et la mort. La manière dont ce jeune homme a fait danser les meilleurs défenseurs de la planète est plus que du football. Car quand vos performances font gagner à votre équipe un mondial, vous êtes plus qu’un joueur. Quand vous êtes capable d’être aimé plus que Pelé par le Brésil, vous êtes un génie. Certes, Pelé à marqué près de 1300 buts dans sa carrière. Et certes, nombre de joueurs ont un palmarès au moins aussi fourni que Garrincha. Mais pourtant, aucun n’a jamais atteint la moitié du niveau de l’oiseau. Sauf peut-être un fin meneur de jeu argentin nommé Diego Armando Maradona. Mais même ce dernier n’était pas Garrincha.

Garrincha avait l’insouciance de Ronaldinho sur la manière de conduire sa vie. Mais plus que le joueur passé par le Paris Saint-Germain et le FC Barcelone, il a réussi à faire de sa carrière même un jeu. Il n’a pas voulu tenter de partir. Car partir, c’est renoncer. Certes, Garrincha aurait pu gagner beaucoup d’argent. Certes, il aurait pu mieux gérer sa carrière, et ne pas se retrouver à finir sa vie dans une maison prêtée par l’État brésilien. Mais aurait-ce été Garrincha ? La perfection n’est pas humaine. Garrincha, bien qu’imparfait, n’était pas humain. Il était un extra-terrestre affreusement attachant. Il ne jouait pas pour lui, il jouait pour les autres. Et plus encore, Garrincha ne jouait pas pour la gloire, mais jouait pour s’amuser. Quand vous jouez avec cette insouciance, quand pour vous jouer un match avec des amis vaut autant que jouer une finale de Coupe du Monde, c’est que vous êtes plus qu’un joueur.

Les ailes de l’oiseau

Et Garrincha n’a pas su gérer sa fin de carrière. Et son jubilé a été son enterrement. Mais Jacques Brel disait en 1967 : « on ne peut pas passer sa vie à être un attaquant ». Et Garrincha a passé la moitié de sa vie à se défendre de son alcoolisme. Mais les femmes, l’alcool, bref, la vie, sont des éléments constitutifs de la vie de Manoel Francisco dos Santos. Garrincha buvait de la cachaça tout au long de la journée. L’oiseau de feu était impliqué dans sa vie sentimentale autant que sur le terrain. Ce qui a conduit Pelé à témoigner que Garrincha était déjà venu éméché, armé, et comme possédé, à un entraînement, après une dispute conjugale. Mais ce que certains ont qualifié d’irrespect, c’est à dire sa qualité sur le terrain, sa volonté de dribbler et de dribbler encore, c’est vivre.7

Oui, Garrincha était parfois excessif dans ses dribbles. Mais son biographe Rui Castro disait que Garrincha était le plus amateur des footballeurs professionnels. L’art de dribbler, le jeu brésilien, semble parfois avoir été inventé par et pour l’oiseau Garrincha. Cette capacité de risquer sa vie, dans un élan de liberté, de légèreté, c’est le jeu brésilien. C’est la forte personnalité de cette homme, qui, comme son père, a donné sa vie aux femmes et à l’alcool, qui s’exprime.

Garrincha a eu quatorze enfants. Quatorze en ne comptant que ceux qu’il a reconnu. Mais Garrincha a donné plus que sa vie aux gens. Garrincha a donné du bonheur à un peuple qui n’en avait pas. O alegria do povo. La joie du peuple. Le seul moyen de voyager pour une grande part de la population dont la seule part d’eux-mêmes qui voyage et leur esprit. Alors merci Garrincha d’avoir rendu la vie belle.

L’ange aux jambes tordues

Garrincha était le football brésilien par essence. Il était pauvre, presque handicapé, et pourtant, il était le meilleur. Le meilleur à tel point que l’orgueilleux Pelé s’échine à rappeler qu’ils n’ont jamais été amis. Comme une manière pour lui de dire que c’était bien lui, et non l’ange descendu sur terre, qui était le meilleur. Mais Carlos Drummond de Andrade, le poète brésilien, avait bien résumé le talent de Garrincha le lendemain de sa mort.

« S’il y a un Dieu qui régule le football, ce Dieu est surtout ironique et farceur, et Garrincha a été l’un de ses délégués qui devait se moquer de tout et de tous, dans les stades. Mais, comme il est aussi un Dieu cruel, il a enlevé à Garrincha la capacité de se rendre compte qu’il était un agent divin. C’était un pauvre et petit mortel qui a aidé un pays entier à sublimer sa tristesse. Le pire c’est que cette tristesse est revenue, et il n’y a plus d’autre Garrincha disponible. Nous avons besoin d’un nouveau, qui alimente nos rêves. »

Carlos Drummond de Andrade, 21 janvier 1983

Garrincha, c’est l’ascension sociale suivie de la déchéance. Pelé, c’est la réussite sportive suivie de l’orgueil. Orgueil qui l’empêche de reconnaître qu’il n’était pas, à l’époque, le meilleur des brésiliens. Qu’un petit oiseau était capable, à lui tout seul, dans un Botafogo où il animait l’attaque avec Amarildo, de procurer plus de bonheur que des dizaines d’autres buts inscrit par le brillant Pelé.

Et les Hommes, sur terre, ont besoin de s’attacher à ceux qu’ils peuvent être. Et tout le monde peut être un Garrincha. Tout le monde peut être un oiseau de feu. Je suis une légende aurait pu dire Garrincha. Il ne l’a pas fait. Pelé est « Le Roi », Garrincha est « la joie du peuple ». Tout est dit. Son enterrement a été splendide. Sous les drapeaux de Botafogo, avec les pleurs du monde entier. Merci, Garrincha, d’avoir autant donné de bonheur.

 

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