Le football polonais peut s’enorgueillir de quelques grands noms. Zbigniew Boniek hier, Robert Lewandowski aujourd’hui et peut-être Krzysztof Piątek demain. Mais, pour tous les polonais, le plus grand de l’histoire s’appelle Kazimierz Deyna.

Génération dorée

Kazimierz Deyna fait partie de la génération dorée polonaise. Celle qui, en 1974, terminera troisième de la Coupe du Monde et qui viendra rafler la médaille d’or aux Jeux Olympiques de Munich en 1972 et celle d’argent à Montréal en 1976.

Tout commence en 1966, quand après un seul match de championnat polonais sous les couleurs du LKS Lodz, il est sommé de faire son service militaire à Varsovie pour venir renforcer les rangs du Legia. Beaucoup de joueurs auraient rechignés et traîné des pattes. Et beaucoup d’entre eux auraient ainsi ruinés leurs carrières. Heureusement, cela ne sera pas le cas de celui qui deviendra une légende. Mieux, Kazimierz Deyna, dès sa première saison, termine co-meilleur buteur du club. Et en quelques saisons, il devient le maître à jouer du club de la capitale et s’impose en sélection polonaise.

En 1969, treize ans après le dernier sacre des légionnaires, « Kaziu » offre le titre aux légionnaires par sa hargne, son talent et ses corners directs. Dans les escaliers de la zyleta, on entend encore aujourd’hui quelques vieux fidèles se souvenir de la précision de ses coups de pieds arrêtés et de sa vista. La France apprendra à connaître Deyna la même année. En Coupe des Clubs Champions, le Legia Varsovie tire l’AS Saint-Etienne et ne fait qu’une bouchée des foréziens. La presse est conquise, et Kazimierz Deyna gagne le surnom de « général » qui ne le quittera plus jamais.

Les pieds d’or

Mais ce qui fera définitivement rentrer Kazimierz Deyna dans les cœurs des supporters polonais, c’est le mondial 1974. Un mondial où la Pologne récite l’un des plus beaux footballs de son histoire. Eliminée dans le bourbier de Francfort par l’Allemagne, privée d’une finale contre les Pays-Bas qui aurait été l’apogée du football total, les aigles blancs se consolent en battant le Brésil champion du monde quatre ans plus tôt dans le match pour la troisième place. Le meneur de jeu polonais terminera à la troisième place du ballon d’or derrière Johan Cruijff et Franz Beckenbauer.

Après 390 matchs soue le maillot du Legia, âgé de trente ans, Kazimierz Deyna est autorisé à goûter à l’ouest de l’Europe. Le transfert, arrangé par les autorités, n’est pas à la hauteur de son talent. Un Manchester City qui lutte contre la relégation, 110 000 livres et du matériel de bureau. Pour celui qui portait le brassard de Spielführer de la Pologne, à la fois capitaine dans le vestiaire et meneur de jeu sur le terrain, cela ne paraît que très peu de chose. Oui, vraiment rien pour quelqu’un qui marche presque dans les traces des plus grands de son temps. Mais ce qui mine Deyna, c’est son physique qui commence à défaillir. Et pourtant, les citizens adoptent, malgré ses blessures à répétition, Kazimierz Deyna. Il ne reste que trois petites années, mais marque les esprits des supporters. Ceux-ci entonnent régulièrement des chants à sa gloire.

En 1981, il signe à San Diego, aux États-Unis, pour 35 000 dollars. Outre une apparition dans le film A nous la victoire, Kazimierz Deyna roule sur le championnat américain. Après quatre saisons en outdoor où il marque quasiment un match sur deux, il rejoint l’équipe indoor de la franchise américaine, où sa qualité technique permet de compenser son physique déclinant. Il marque but sur but, et remporte même à trois reprises le championnat. Dans un pays où football rime avec brutalité et violence, et où le soccer est réservé aux femmes et aux enfants, Deyna prouve que l’art, aussi, peut avoir sa place.

Le Garrincha polonais

La fin de la carrière de Kazimierz Deyna ressemble à celle de Garrincha. Ruiné, alcoolique, il n’est plus que l’ombre de lui-même. Dans le même temps, Zbigniew Boniek connaît une fin de carrière en apothéose sous les couleurs de la Juventus et de l’AS Rome. En Europe, le nom de Kazimierz Deyna s’efface peu à peu hors des frontières de la Pologne. Et, lorsque à 41 ans il percute une voiture au volant de la sienne, ivre, le général n’a même pas trois lignes dans les journaux français ou espagnols. Sa voiture, qui s’écrase dans un fracas de tôle, est la voiture d’un homme ruiné, criblé de dettes, et dont la vie s’étiole peu à peu. Un peu comme Socrates beaucoup plus tard, apparaissant dans le cortège du carnaval, il n’est plus que l’ombre de lui-même.

Incinéré aux Etats-Unis, le numer dziesięć meurt quasiment anonyme. Mais, comme la mémoire des plus grands ne s’éteint jamais complètement, en 1994, la fédération polonaise et le collège médiatique polonais le désignent meilleur joueur polonais de tous les temps. Depuis, son numéro 10 est retiré au Legia Varsovie. En 2012, ses cendres sont transférées au cimetière militaire de Varsovie, et Deyna a droit, enfin, aux funérailles nationales qu’il méritait. Il a enfin le droit de voir son nom, depuis tout là-haut, briller sur le monde du football.

Aujourd’hui, son ombre plane encore sur le football polonais. Dans les têtes de tous les enfants, il a ce statut immortel que seuls des joueurs hors du temps possèdent. Garrincha au Brésil. Teofilo Cubillas au Pérou. Leonel Sanchez au Chili. Bref, ceux qui font lever des foules et transcendent les classes sociales. Oui, en disparaissant tragiquement et en renaissant dans l’inconscient populaire, Kazimierz Deyna s’est offert une place dans le panthéon du football mondial.

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