Le Mondial 1962 a été le moment de gloire de l’équipe du Brésil, champion du monde pour la deuxième fois consécutive après vingt-huit années de disette. Cette Coupe du Monde a aussi été l’apogée footballistique de joueurs comme Vava et Garrincha. Mais six hommes se partagent le titre de meilleur buteur : les deux brésiliens, Leonel Sanchez, Drazen Jerkovic, Valentin Ivanov et Flórián Albert, l’empereur élégant.

Une histoire hongroise

Il faut se rendre à Hercegszántó, une des villes les plus au sud de la Hongrie, pour commencer l’histoire de Flórián Albert. A quelques kilomètres à peine de la Serbie et de la Croatie, Hercegszántó est une ville sans histoire au début des années 1940. Une garnison militaire stationne sûrement à quelques kilomètres du centre-ville, bien sûr. Le commandant la division doit rouler dans une voiture décapotable verte ou noire, peut-être même pas blindée. Mais la Hongrie, ce n’est pas la Tchécoslovaquie. Hercegszántó, ce n’est pas Prague. Il n’y a pas de grandes histoires assassinats, pas de Reynard Heydrich à mitrailler à bout portant. Non, la Hongrie, en 1941, est une des fidèles alliées de l’Allemagne. Du 6 au 18 avril, les troupes hongroises ont, au côté des nazis, déferlé sur la Tchécoslovaquie.

Flórián Albert, lui, n’a rien demandé de tout cela le 15 septembre 1941 quand il voit le jour. Tout ce qu’il sait, c’est l’heure à laquelle téter le sein de sa mère. Sa mère meurt en 1943, et le laisse avec ses deux frères. Finalement, il a plutôt de la chance, Flórián Albert, de naître en 1941. Il ne connaît jamais la guerre, en vrai. L’invasion de la Hongrie par l’Allemagne en 1944 n’est qu’un vague souvenir de gamin. Les privations, il n’est pas en âge pour les subir réellement. La suite le prouvera. La suite, pour Flórián Albert, elle a lieu en 1952 quand à l’âge de onze ans il rejoint l’école de football du Ferencváros, le grand club de Hongrie. Personne ne pense à devenir footballeur professionnel, à cette époque. Juste, au mieux, vivre de sa passion. Correctement. Et profiter un peu de la vie, parfois, si l’on est très fort.

Penser le football

Fort, Flórián Albert l’est assurément. Car il n’a que seize ans, quand, pour la première fois, il rejoint le groupe de l’équipe première du Ferencváros. Ce qui ne devait être qu’un entraînement – beaucoup de blessés dans l’effectif – se transforme en fait rapidement en intégration. Flórián Albert se met petit à petit à accompagner l’équipe en tribune, puis, un beau jour, il est là, sur le terrain. Titulaire. Alors qu’il n’a même pas dix-huit ans. Ce qui fascine ses entraîneurs, à l’époque, c’est bien évidemment son talent, mais aussi la manière qu’il a de le mettre en avant. La manière qu’il a de bouger ses jambes, de maintenir son buste droit. Le fait qu’il ne baisse pas les épaules quand il marche, comme on a tendance à faire à cet âge-là.

Alors finalement, ce 2 novembre 1958, quand il fait ses débuts à la pointe de l’attaque contre le Diosgyor en championnat, la foule est conquise. Il ne faut pas beaucoup de temps pour détecter les très grands joueurs. Flórián Albert en fait partie. D’ailleurs, comme un symbole, cette même année, il va gagner son premier titre : la Coupe de Hongrie. Mais ce match ne sera suivi que d’un seul autre dans les mois qui suivent. Le troisième match de sa carrière, il le disputera avec l’équipe nationale hongroise : le 28 juin 1959, il participe à la victoire 3-2 de la Hongrie face à la Suède. Pas mal, surtout que Albert doit prendre ni plus ni moins la succession du Major Galopant Ferenc Puskás, parti en exil espagnol un an plus tôt. Un joli pied-de-nez, au passage, au Budapest Honvéd, le club formateur de Puskas et ennemi du Ferencváros.

Marquer les esprits

Il faudra attendre 1960 pour que Flórián Albert ne devienne pour la première fois meilleur buteur du championnat. Une distinction qu’il remportera encore à deux reprises, en 1961 et en 1965. Le maillot du Ferencváros, Flórián Albert l’honore à chaque heure de la journée, à chaque minute passée sur le terrain. Sur chacun des ballons qu’il gratte et qu’il vient chiper à l’adversaire, il pense Ferencváros. Lorsqu’il frappe au but, il célèbre Ferencváros. Albert est un vrai supporter du club, et il ne s’en cache pas. Alors quand en 1965 il remporte la Coupe d’Europe des villes de foires, il laisse éclater sa joie. Ce n’est pas lui qui marque en finale face à la Juventus de Turin, mais il s’en moque bien. Car il a apporté au Ferencváros la première Coupe d’Europe des villes de foire du football hongrois. La seule, d’ailleurs.

Pour Albert, c’est encore plus important que son titre de meilleur jeune du mondial 1962, trois ans plus tôt, ou que sa médaille de meilleur buteur de la compétition avec quatre buts en trois matchs. La seule chose qui pourrait le dépasser… non, ce n’est pas le soulier d’or de la Ligue des Champions 1965-1966. L’idée est folle. Cela serait le Ballon d’Or. Manque de pot ou belle histoire, le Ballon d’Or va bien arriver dans les mains de Flórián Albert en 1967. La consécration. Il est le meilleur joueur du monde, et il occupe d’ailleurs la pointe de l’attaque de l’équipe FIFA qui affronte le Brésil le 6 novembre 1968. Unique buteur FIFA, il est courtisé par tous les clubs brésiliens. Ce championnat, le meilleur du monde, lui offre des ponts d’or. Albert s’entraîne même avec Flamengo deux semaines. Mais voilà, Flórián est un homme fidèle. Alors il refuse, pour rester avec Ferencváros.

Histoire triste

La fin de carrière de Flórián Albert ressemble un peu à une histoire triste. Non, il ne quitte pas son club de toujours. Et non, il ne quitte pas la sélection sous les sifflets. Mais le 15 juin 1969, il se fracasse la jambe contre le portier du Danemark Engedahl. Un an d’arrêt, et une fin de carrière qui s’annonce plus rapide que prévue. Bien sûr, Flórián est un battant, et il ne se laisse pas faire. Il fait tout pour revenir, et revient à l’aube de la saison 1970-1971. Mais « le joueur le plus élégant de tous les temps », « Császár«  (L’Empereur) voit sa carrière en berne. Il n’a plus la même aura sur le terrain. Son rendement offensif baisse. Il n’est plus celui qu’il a été sur les terrains. En sélection, il met fin à tout ça le 17 mars 1974, après trente-deux buts en soixante-quinze matchs. En club, il faudra attendre un peu plus de deux mois.

Dans bien d’autres pays, Flórián Albert aurait été considéré comme le meilleur joueur de l’histoire du pays. Mais il est né en Hongrie, et la Hongrie avait Puskás… 

– Gustav Szepesi

Et tout s’arrête. Son compteur reste bloqué à deux-cent-quarante-cinq buts en trois-cent-trente-neuf rencontres. Un score exceptionnel, certes. Mais qui n’est pas assez beau pour le talent de cet attaquant hors-normes. Un talent qu’il ne retrouvera pas lors de sa carrière d’entraîneur. Forcément, il la passe en partie au Ferencváros, en Libye aussi. Mais pas vraiment d’exploits au compteur. En dirigeant, avec le Ferencváros, le bilan est mitigé. Les histoires d’amour finissent mal, en général. L’histoire triste s’achève le 31 octobre 2011 lorsque, à soixante-dix ans, Flórián Albert rend l’âme. Un pontage coronarien qui se passe mal, et puis plus rien. Juste un nom, inscrit en gros sur une tombe. Et un nom sur un palmarès, le palmarès immortel du Ballon d’Or. Parce que Flórián Albert, ce n’était pas n’importe qui. C’était un des rares joueurs à faire lever les foules adverses. Et ça n’a pas de prix.

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« C'est la marche funèbre des cendres que voici. À côté de celles de Carnot avec les soldats de l'an II, de celles de Victor Hugo avec les Misérables, de celles de Jaurès veillées par la Justice, qu'elles reposent avec leur long cortège d'ombres défigurées ». (André Malraux)