Premier épisode de notre nouvelle série. Nous aborderons chaque championnat dans une optique structurelle. Et nous commençons pour ce numéro par un sujet d’actualité : la règle des “50+1” en Allemagne. C’est une des nombreuses spécificités du football allemand. Présentons donc en quoi elle consiste, ses conséquences et pourquoi certains veulent la supprimer quand d’autres veulent la garder.

Un football allemand porté par des sociétés mais pas trop

Historiquement les clubs allemands professionnels étaient des organismes à but non lucratifs. Cependant, en 1998, les règlements de la ligue ont changé et le capital des clubs a été ouvert aux capitaux privés. Mais cette ouverture s’est accompagnée d’une restriction assez importante : la part des capitaux privés ne peut dépasser 49%. En d’autres termes, les 51 parts en pourcentage restantes (les fameuses “50+1” parts) doivent rester sous le contrôle de l’association du club en lui même. Pour faire un parallèle, cela s’approcherait d’un modèle socio sur ces 51% tel qu’il peut exister dans d’autres pays.

Et c’est ainsi que le Borussia Dortmund possède 140 000 membres qui possèdent un droit de vote en tant que membre de l’association. Ou que le Bayern Munich possède près de 300 000 membres. Et ce afin d’assurer aux clubs une indépendance face à des influences extérieurs et empêcher une prise de contrôle du club par des capitaux privés et d’ainsi perpétuer la tradition, la culture club du football allemand.

Que l’on ne s’y trompe pas : le tissu économique allemand imprègne fortement l’héritage historique des clubs de football du pays. Ainsi, les grands clubs se sont bâtis sur les grands pôles économiques et industriels. Ce que ce soit dans la vallée de la Ruhr, dans les anciennes villes de la Hanse ou dans les grands sièges industriels comme nous le verrons plus loin. Il ne s’agit ici pas d’un rejet des entreprises privées, une bulle anti-libérale. Mais bien d’un changement qui a été réalisé pour rester concurrentiel au niveau Européen. Cela tout en gardant l’esprit et l’indépendance du football Allemand historique.

Les exceptions à la règle

Les exceptions “légitimes”

D’autant plus que cette règle s’accompagne d’une exception dès le départ. En effet, il est possible à un investisseur de prendre le contrôle du club s’il prouve qu’il a fortement contribué et travaillé pour la réussite du club pendant vingt ans. Pour être précis : “il faut avoir apporté un soutien financier significatif et ininterrompu pendant 20  ans”. Et en plus que le ligue approuve la demande (par le vote des 34 clubs). C’est ainsi que le Bayer Leverkusen appartient entièrement à la société pharmaceutique Bayer. En effet, le club fut fondé en 1904 par des employés de la société allemande. Et ce bien sûr avec le soutien de la firme.

Mais aussi le VfL Wolfsburg. Le club fut recréé en 1945 sur le cendres de son prédécesseur (fondé en 1938) dans cette ville nouvelle… fondée par Volkswagen pour accueillir ses employés. Voici donc les deux cas historiques d’exemption qui ont été prévu à l’origine du projet dans une provision (surnommée la “Lex Leverkusen“) qui prévoyait que cette exemption n’était valide que jusqu’au premier janvier 1999. En somme, cette exemption était pensée comme unique. Elle ne concernait que ces deux clubs au passé particulier qui leur donnait une organisation unique. Une organisation très souvent moquée par les supporters de clubs plus traditionnels, très attachés à leur fonctionnement atypique.

La généralisation de l’exemption

Mais ce qui devait arriver arriva. La limitation de cette exemption aux seuls Leverkusen et Wolfsburg a été pendant très longtemps un point de discorde entre les clubs traditionnels et des actionnaires qui souhaitaient que leur travail continu soit reconnu. C’est ainsi que la ligue céda en 2011 sous la pression de Martin Kind (Hanovre 96), figure de la lutte contre la clause “50+1”  et qui menaçait de faire annuler toute la clause devant les tribunaux européen.

Ainsi l’exemption fut généralisée. C’est ainsi qu’en 2015 le magnat de l’informatique Dietmar Hopp (SAP) a pris le contrôle du club d’Hoffenheim. Notamment avec le soutien de l’association de membres et l’accord de la ligue pour son soutien continu pendant 25 ans. Paradoxalement, Martin Kind n’a toujours pas réussi à obtenir ce qu’il souhaitait. Il a d’ailleurs retiré en février 2018 sa demande déposée fin 2017. Visiblement pour éviter un refus, à en croire les observateurs. La ligue allemande a d’ailleurs amendé la clause en 2015 en limitant l’ouverture des capitaux privés à uniquement une participation dans trois clubs différents au maximum, et 2 de ces participations ne peuvent dépasser 10%. Et ce à l’exception des investissement déjà réalisés par Volkswagen et ses filiales (100% Wolfsburg, 20% Ingolstadt par Audi) mais cette “Lex Volkswagen” est une autre histoire…

Le cas du RB Leipzig

Un respect de la forme de la règle…

Le RB Leipzig est un cas particulier d’un club qui respecte dans la forme la règle des “50+1” mais qui est le symbole des “Plastik Klubs” tant haï d’un grand nombre de supporters en Allemagne. En effet la société Red Bull ne possède que 49% du capital du club. Les 51% sont donc la propriété du club, à travers l’association qui empêche donc une prise de contrôle de la majorité du capital du club par la société Autrichienne. Et la demande d’adhésion est possible si quelqu’un paye la cotisation annuelle et les frais d’adhésion.

Et même si les frais sont bien plus chers que dans d’autres clubs Allemands : 800€ de frais annuels au RB Leipzig (plus les 100€ de première adhésion) face aux 20-60€ (en fonction de votre âge) qui vous seront demandé au Bayern Munich, la subtilité pour contourner la règle ne se trouve pas là. En effet historiquement elle se tenait surtout dans les faits que l’association ne comportait que 17 membres (12 membres au départ)… qui sont tous des employés de la société Red Bull et ces membres refusent toute nouvelle adhésion à l’association.

…un contournement de son esprit

On a donc là un contournement de l’esprit de la loi qui n’est possible que par la particularité du RB Leipzig qui était à l’origine l’équipe première du SSV Markranstädt en 5e division et donc pas un club professionnel. Ce qui a permis à Red Bull de garder le contrôle total sur l’association de membre une fois le passage en professionnel obtenu. Aujourd’hui, si un investisseur décidait de prendre le contrôle du Bayern Munich à la façon de Red Bull au RB Leipzig il leur faudrait convaincre les trois cents milles membres de chacun vendre leur adhésion à l’association du club, une chose illusoire.

Dans un souci de baisser la pression de la ligue, le club a ensuite ouvert l’adhésion au public (l’association compte désormais 600 membres) mais ces membres n’ont pas de droits de vote. Ils ont accès à des entraînements à huis clos ou aux assemblés générales mais sans droit de vote. Désormais, un membre représente au conseil d’administration les adhérents sans droit de vote. Red Bull a donc lâché donc un peu de lest mais sans toucher à quoi ce soit sur le fond ou mettre en danger leur main mise sur le club.

Plutôt que de lutter contre la règle de “50+1” comme certains autres actionnaires, Red Bull a tout simplement réussi le tour de force de contourner totalement l’esprit de la règle. Tout en lâchant un peu de lest quand la Ligue l’exigeait. Mais sans changer le contournement de fond. Cependant, ce cas Red Bull est bien une des raisons principales qui risquait de faire totalement disparaître cette règle au vu de la pertinence de la conserver…

La chronique d’une fin ?

Un système qui a fait ses preuves

En effet le système est considéré aujourd’hui par un certain nombres de dirigeants de club allemands comme bénéfique et vertueux à l’écosystème du football allemand. Ainsi Joachim Watzke (président du Borussia Dortmund) explique sur le site officiel de la ligue que “le supporter Allemand a traditionnellement des liens très proche avec son club”. Et que “si les fans ne sont plus vus comme des fans mais comme des clients il y aura un problème“. En effet, la Bundesliga affiche une fréquentation massive des stades, avec des prix abordables à l’opposée de la Premier League.

La ligue insulaire est d’ailleurs régulièrement citée en exemple de modèle à éviter en Allemagne. La règle des 50+1 serait donc un moyen d’empêcher des investisseurs qui seraient plus intéressés par un retour sur investissement que par gagner des trophées. Et cette règle permettrait aussi une stabilité à la direction des clubs qui permet d’éviter de voir des clubs historiques couler par l’arrivée de nouveaux investisseurs qui feraient de mauvais choix. Ce serait aussi ce qui maintiendrait les salaires loin de l’inflation d’autres championnats. En plus, les clubs affichent une bonne santé financière.

Un système qui reste contesté…

Car la règle est contestée de longue date, que ce soit par les présidents précédemment cités ou même l’actionnaire de feu Munich 1860. Cette règle serait injuste pour les nouveaux actionnaires à qui on empêche d’injecter une grande masse d’argent au sein du club. Encore plus puisqu’un club comme le RB Leipzig a pu la contourner par sa situation particulière. Ces critiques sont de plus en plus importantes car la Bundesliga attire à l’étranger. Mais beaucoup d’investisseurs sont réticents à l’idée d’injecter de l’argent sans contrôler le club et certains présidents appellent à réformer la clause pour profiter de la manne financière internationale et suivre la marche au niveau européen au risque de voir les clubs décrocher.

Ainsi le Bayern Munich semble avoir changé de ligne, et de défenseur le club bavarois semble s’être mué en critique plus ou moins silencieux de ce système. Le club semble donner l’impression que seul des flux financiers de nouveaux investisseurs lui permettrait de rivaliser avec les plus grands d’Europe désormais. Enfin certains mettent en avant le manque de concurrence face au Bayern désormais. Sans de nouvelles ressources financières, quel club peut concurrencer le Bayern Munich qui vampirise tous les talents de la ligue ? Le RB Leipzig est peut être l’opposant le plus crédible pour lutter contre le rekordmeister dans les années à venir, tout un symbole…

…et sur la fin ?

Suite au retrait de la candidature de Martin Kind (Hanovre 96) pour une prise de contrôle du club au nom de l’exception à la règle, la ligue d’Allemagne avait convoqué une réunion pour organiser un “débat fondamental sur le futur de la règle des 50+1“. Et paradoxalement, alors que la règle semblait enfin au plus faible, et alors qu’uniquement une décision sur le calendrier et l’organisation du débat était attendu.  C’est finalement la motion de Sankt Pauli qui a été voté le 22 mars 2018 : “procéder à l’amélioration de la certitude juridique […] tout en maintenant la règle des 50+1“. La motion a été adoptée avec 18 voix pour et 4 contre (dont le Bayern Munich notamment) sur les 34 clubs qui composent la ligue de football allemande.

Ainsi toute discussion à venir se fera uniquement dans le cadre d’un maintien de la règle des 50+1. Autrement dit, la rendre plus sécurisée juridiquement, mais en conservant la règle. Comme le résume Andreas Rettig, auteur de la motion et président du club hambourgeois de deuxième division : “Maintenant, ce n’est pas le moment de nous asseoir avec les mains sur les genoux, ni de complètement nous refermer sur nous même et nous isoler de nouveaux développements. Nous devons être ouverts aux changements, mais uniquement dans le cadre du 50+1″. L’Allemagne est donc prête à décorer la maison, mais pas à déménager.

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