Lors de la Coupe du Monde 1958, l’équipe d’Argentine est piteusement éliminée au premier tour, avec trois défaites. Pour la troisième de son histoire, l’Albiceleste ne fait vraiment pas fort. La seule lueur d’espoir au cours de la compétition vient d’Oreste Corbatta, qui inscrit presque tous les buts de l’Argentine lors du tournoi. 

Jeune et joli

L’histoire d’Oreste Corbatta avec le football commence aux alentours de 1945, dans les petits terrains vagues de la ville de Daireaux, où il est né neuf années plus tôt. Son père, et cela s’entend à son patronyme, est un immigré du centre-est de l’Italie. Sa mère, elle, est issue d’une longue famille argentine, mais sans titre ni argent. Ses parents vont très vite être impressionnés par l’amour de leur fils pour le ballon rond. À seulement quatorze ans, il est repéré lors d’une rencontre de quartier par l’Estudiantes de La Plata, un des principaux clubs argentins. Pendant trois ans, il s’entraîne toutes les semaines avec les jeunes joueurs de l’équipe, et impressionne par ses qualités de dribble. Pas très grand (165 centimètres), il possède un centre de gravité bas et peut ainsi très facilement changer de direction.

Mais après trois ans passés dans l’embouchure du Rio de La Plata, il quitte ses coéquipiers pour rejoindre un autre club de la – grande – province de Buenos Aires, la Juverlandia de Chascomùs. Complètement tombée dans l’anonymat aujourd’hui, la Juverlandia dispute alors le championnat régional, la Liga Platense. Et Oreste Corbatta sait que les rencontres du championnat Platense sont scrutées par les clubs ambitieux et fortunés d’Argentine afin de trouver à bas coûts les talents de demain. C’est, heureusement pour l’histoire qui va suivre, ce qui va lui arriver. Le Racing Club de Avellaneda tombe sous le charme de ce dribbleur chaloupé. Et lui propose directement une place dans son équipe première, dès l’année 1955.

Les feux de la rampe

Oreste Corbatta n’a pas besoin de beaucoup de temps pour réfléchir à cette proposition. En une demi-seconde, il a décidé. Le Racing Club lui offre une chance qu’il ne peut pas se permettre de laisser passer. Et comme le hasard est un farceur, son premier match sous le maillot rayé bleu et blanc du Racing, Corbatta va le disputer contre le grand rival son club formateur, le Gimnasia y Esgrima de la Plata. Mais contrairement à ce que l’on pourrait penser, en ce 30 avril, Oreste Corbatta réalise un match très discret et se fond presque dans la masse. Comme quoi, les grands joueurs ne commencent pas tous par des entrées en trombe. Cela dit, il ne faut pas beaucoup de temps à son entraîneur pour se rendre compte de son grand talent.

En quelques mois, Oreste Corbatta est installé sur l’aile de l’attaque. Celui que l’on commence à surnommer le dueño de la raya impose son style et ses dribbles, et donne le tournis aux défenses du championnat. Suffisant pour que son nom soit susurré aux portes de l’équipe d’Argentine… et qu’en 1956, il en pousse tout doucement l’huis. Et s’impose comme le titulaire indiscutable de l’aile droite d’une attaque argentine qui recherche un leader offensif. Le positionnement est tout de suite trouvé, et Oreste Corbatta fait figure de nouvelle idole dans tout le pays. Surtout qu’en parallèle, il se forge une réputation de finisseur hors pair avec le Racing. Précis dans ses accélérations et particulièrement dans ses duels de corps avec les défenseurs, sans forcément jouer le contact, Corbatta se mue en un buteur hors du commun et particulièrement inspiré. Car ses buts sont faits avant tout pour faire plaisir aux supporters.

Contre et entre temps

Oreste Corbatta n’a pas encore vingt-deux ans lorsqu’il est titularisé à la pointe de l’attaque de l’équipe d’Argentine pour la Coupe du Monde 1958 en Suède. Il est auréolé de sa gloire avec le Racing, avec lequel il vient de terminer en tête de la première phase du championnat, championnat que le club remportera haut la main. Il fait d’ailleurs partie de toute une génération de joueurs très attachés au club, qui s’illustreront trois ans plus tard avec un nouveau championnat glané par le Racing.

L’Argentine n’est pas dans sa meilleure forme technique et mentale à l’aube d’attaquer le championnat du monde. Certes, un an plus tôt, emmenée par Oreste Corbatta mais aussi Omar Sivori, Osvaldo Cruz, Antonio Angelillo et l’inoubliable Humberto Maschio en attaque, l’équipe d’Argentine est parvenue à remporter la Copa America. Cette équipe offensive de joyeux lurons remporte même le surnom populaire de Carasucias. Mais la forme est très différente à l’aube de la Coupe du Monde 1958. Les prestations dans les semaines précédant le mondial ont été très peu convaincantes, et les joueurs semblent à court de forme. Sauf Oreste Corbatta, évidemment.

L’Argentine est placée dans un groupe compliqué mais abordable : outre la redoutable Tchécoslovaquie, l’Allemagne de l’Ouest et l’Irlande du Nord se dressent face à l’Argentine. Et tout commence bien, puisque dès la troisième minute de la première rencontre, Corbatta ouvre la marque contre la RFA. Mais les allemands parviennent à l’emporter 3-1. Le deuxième match est plus réussi, avec une victoire 3-1 là aussi contre les Nord-Irlandais, grâce à, notamment, un but de Corbatta sur penalty – sa spécialité. La dernière rencontre est décisive, mais sera fatale : l’Argentine s’incline 6-1 face aux Tchécoslovaques. Le but argentin, bien évidemment, est marqué par Corbatta – là encore, sur penalty. L’Argentine sort par la petite porte et se consolera en remportant l’année suivante une nouvelle Copa America.

Pinacle

Oreste Corbatta est au sommet de sa gloire et est comparé en Argentine au prodige brésilien Garrincha. Il s’impose comme l’un des ailiers et des tireurs de penalty les plus fiables du pays, et continue sa belle histoire avec le Racing jusqu’à l’hiver 1962. Criblé de dettes, le club de la banlieue de Buenos Aires est contraint de le vendre au géant jaune et bleu, Boca Juniors. Pour près de 12 millions de pesos, soit l’équivalent de 200 000 dollars américains de l’époque, une somme considérable, Oreste Corbatta rejoint, après quasi 175 apparitions et 75 buts, Boca Juniors.

Cela ne sera pas vraiment une belle histoire, puisque Corbatta ne disputera qu’une vingtaine de rencontres de championnat en trois ans. Et demandera corps et âme un transfert en 1965, à l’Independiente de Medellin, en Colombie, où il retrouvera une deuxième jeunesse. Pendant trois ans et 150 matchs, Medellin sera sa seconde maison. Oreste Corbatta met une première fois fin à sa carrière à l’issue de ce passage colombien, avant de reprendre ses activités le temps de quelques piges à San Telmo, les Italia Unidos et au Tiro Federal. Mais le plus beau de sa carrière est derrière lui. Il n’est plus que l’ombre que lui même, et les histoires d’alcoolisme se multiplient. Mais, contrairement à sa belle époque du Racing, il n’est plus capable de faire des miracles saoul.

« Ne me passe pas le ballon parce que je ne le vois pas », m’avait-il dit avant un match contre l’Estudiantes La Plata. Il était encore à moitié ivre, et ne pouvait pas voir le ballon, mais ce soir-là, il avait marqué deux buts. Même s’il était arrivé tellement ivre au stade qu’il avait dû être réanimé par l’équipe médicale du club.

– Raúl Belén, coéquipier de Corbatta au Racing

La déchéance

Oreste Corbatta trouve la mort jeune, comme son homologue brésilien Garrincha. Pauvre, seul après ses quatre divorces. Le syndrome des fantasques ailiers droits. D’un cancer du larynx. À l’âge de cinquante-cinq ans, le 6 novembre 1991, il est retrouvé mort dans sa maison de La Plata. Arlequin laisse derrière lui une légende inébranlable. Il est unanimement considéré comme l’un des plus grands joueurs du Racing, et comme l’un des meilleurs ailiers argentins de tous les temps. Ce fut aussi un des meilleurs frappeurs de penalty de l’histoire, avec seulement quatre échecs en soixante-huit penaltys. Son impact se compare à ceux des plus grands joueurs de son temps.

Corbatta était un joueur phénoménal. Il a fait des choses impossibles. Il était fou, mais à propos du football. Quand il dribblait, il semblait que les rivaux ne pouvaient jamais lui prendre le ballon. Il est devenu l’idole des Limeños (les habitants de Lima). Après la victoire 3-0 sur le Brésil, il a été acclamé par tout le stade, qui lui a demandé son maillot en guise de rétribution.

– Humberto Maschio, coéquipier de Corbatta au Racing et en sélection

Et son âme plane toujours au dessus du football argentin. Car cet illettré complet – il n’a jamais appris à lire – a le droit à une statue non loin de l’enceinte de Racing, dont il a profondément marqué l’histoire. La rue passant derrière le stade, une petite rue sombre et un peu tortueuse, porte d’ailleurs son nom, le Pasaje Corbatta. 

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« C'est la marche funèbre des cendres que voici. À côté de celles de Carnot avec les soldats de l'an II, de celles de Victor Hugo avec les Misérables, de celles de Jaurès veillées par la Justice, qu'elles reposent avec leur long cortège d'ombres défigurées ». (André Malraux)