Pourrait-on aujourd’hui imaginer un dirigeant de club être joueur international de football et directeur d’une des plus grandes banques ? Pourrait-on en plus imaginer que cette personne soit membre du gouvernement de son pays ? Non, impossible. Personne ne voudrait croire à la fable, à la success story dans tous les domaines, absolument incroyable. Pourtant, il y a à peine un siècle et demi, un homme a réussi ce tour de force improbable. Cet homme, c’est Lord Arthur Kinnaird.

L’enfant-roi

Lord Arthur Kinnaird, onzième Lord Kinnaird, ne naît pas exactement dans la misère. Son père, nommé lui aussi Arthur Kinnaird, est un ancien membre de la House of Lords, qui a renoncé à son siège, et surtout un banquier très riche. Sa mère, Mary Kinnaird, est une philanthrope comme il en existe alors peu. Créatrice de la YWCA, elle investit les fonds familiaux en Inde pour la création d’écoles.

Né le 16 février 1847, Arthur Fitzgerald Kinnaird bénéficie durant toute son enfance des meilleurs précepteurs de tout le Royaume, et des meilleures gouvernantes pour lui plier ses vêtements. Il passe son enfance à Cheam – où il joue ses premiers matchs de football -, puis étudie à Eton et à Trinity, ce qui lui donne, outre un bagage scolaire plus qu’important, une réelle entrée dans les cercles de l’élite britannique. Il a vingt-deux ans quand il décroche son diplôme.

Nous sommes en 1869, et le football est en pleine explosion dans toute la bonne société du Royaume-Uni d’Irlande et de Grande-Bretagne. A Eton, Arthur Kinnaird fréquente les cercles sportifs et fait partie des pionniers. Il se range dans ceux qui pensent que la balle à terre a plus d’avenir que le jeu pratiqué à Rugby. Arthur Kinnaird n’est pourtant pas réellement le plus invétéré des footballeurs durant ses années scolaires. Il ne fera ainsi jamais partie de l’équipe première d’Eton, malgré une victoire lors de la Coupe d’Eton 1861. Et d’ailleurs, rien ne semble le prédestiner à une vie faite de football quand en 1870, il devient directeur de la Ransom, Bouverie & Co., qui deviendra vingt-cinq ans plus tard la très célèbre Barclays Bank. Toute sa vie, Arthur Kinnaird restera au conseil d’administration de cette banque qui s’imposera comme l’une des plus grandes du monde.

L’homme des coupes

Mais sa légende, Arthur Kinnaird, onzième lord Kinnaird, ne la forgera pas sur les bancs d’Eton ou dans les sièges de la salle de réunion de la Ransom, Bouverie & Co. Non, c’est au football qu’il se fera un nom, en Grande-Bretagne et ailleurs. En bon alumni d’Eton, il fait partie de la confrérie des Old Etonians, les anciens de l’institution. Alors lorsqu’en 1873, on lui propose de rejoindre quelques camarades chez les Wanderers pour disputer la F.A. Cup, il ne refuse pas. Bien lui en prendra. Car cette année-là, le club remportera la compétition. L’histoire d’amour deviendra belle entre Arthur Kinnaird et la F.A. Cup. Le lord anglais disputera, au cours de sa vie, neuf finales de la plus vieille des compétitions de l’histoire du football, et en remportera cinq. Neuf finales, c’est un record.

Homme de record, Lord Kinnaird marque l’histoire du football par sa prestance et sa polyvalence sans limites. Attaquant lorsqu’il le faut, il a également disputé nombre de matchs au milieu du terrain, en défense ou dans le but. C’est d’ailleurs à cette position qu’il se fera remarquer en inscrivant le premier but contre-son-camp enregistré dans les registres. Lors de la finale de F.A. Cup 1877, sur une frappe lointaine, Arthur Kinnaird stoppe la frappe, mais rentre dans son propre but avec le ballon, pris par la puissance de la frappe. Ce but a pendant longtemps été, du fait de l’influence du patron de la Barclays, retiré des statistiques. Mais il est revenu au grand jour il y a quelques années. Pas de quoi écorner la légende de Lord Kinnaird, qui représentera d’ailleurs la sélection écossaise en 1873, lors du second match international de l’histoire.

Le plus grand tacleur

Parmi les hommes de son temps, Arthur Kinnaird se fait remarquer par un physique absolument hors-normes. Avec sa longue barbe châtain tirant vers le roux, ses jambes épaisses et son torse large, il est un des plus grands joueurs de football. Sa verve n’a d’égal que son exubérance. On rapporte de lui qu’il aimait se rendre aux matchs à cheval, aux côtés de l’entraîneur de sa propre équipe, à qui il fournissait une monture. Et sur le terrain, il n’est pas en reste. Tacleur virulent, auteur de nombreux coups d’épaule rarement sanctionnés, il est le joueur le plus violent de la fin du dix-neuvième siècle.

« C’était un meneur. Il suffisait d’entendre sa voix résonnante, ses phrases sentencieuses, courtes et éjaculatoires (sic) pour savoir à qui l’on avait affaire. Bien sûr il avait la voix et les manières d’un homme éduqué et distingué. »

Tityrus Catton, rédacteur en chef d’Athletic News, le premier quotidien sportif britannique, aux alentours de 1900.

La légende veut même que sa femme, se souciant de la santé de son mari, se soit enquise auprès d’un ami de la persistance de la violence de son mari sur le terrain. Et celui-ci de lui répondre : « n’ayez crainte, madame, si quelqu’un se casse la jambe lors d’un duel impliquant votre mari, cela ne sera sûrement pas lui. » Cette légende est quand même corroborée par les récits de match de l’époque. Tous s’accordent à dire que Lord Kinnaird aimait bien frappe ses adversaires et les tacler haut. « Let us have hacking » était probablement même son leitmotiv, surtout dans les derby opposant les anciens d’Eton à ceux d’Harrow. Cependant, il ne se plaignait jamais de recevoir les coups, sachant que son comportement pouvait être perçu comme provocateur.

A part

Lord Kinnaird rentre définitivement à part parmi tous les autres footballeurs, par sa polyvalence. Outre ses activités professionnelles et ses nombreuses F.A. Cups, il devint président en Angleterre de la fameuse YMCA et de son équivalent féminin, fondé par sa mère , le YWCA. Nommé en 1907 en tant que Commissionnaire pour l’Assemblée Générale de l’Eglise Écossaise, il assumera ces fonctions jusqu’à sa mort. Durant la première guerre mondiale, il fit partie des Ingénieurs Royaux de Dundee, une division de mineurs sous-marins volontaires.

Sa personnalité restera dans les annales bien après la fin de sa carrière de footballeur ; en 1912, il faisait encore la une de Vanity Fair. En bref, un homme à part, dont seul le décès le 30 janvier 1923 mettra réellement fin à ses activités. Jusqu’à la fin de sa vie, on raconte que Lord Kinnaird aimait se rendre à des matchs de football. Il pouvait même en jouer jusqu’à cinq par semaines, même s’il ne restait que rarement plus de cinq minutes sur le terrain, à la fois à cause de sa condition physique et de son jeu violent et peu adapté aux évolutions du football.

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« C'est la marche funèbre des cendres que voici. À côté de celles de Carnot avec les soldats de l'an II, de celles de Victor Hugo avec les Misérables, de celles de Jaurès veillées par la Justice, qu'elles reposent avec leur long cortège d'ombres défigurées ». (André Malraux)