Le football, c’est un peu l’histoire de la société actuelle. En quelques années, nous sommes passés d’un monde rural, où chacun vivotait, à une société globalisée. Dans ce monde global, il n’y a pas énormément de placer pour l’improvisation et pour le hasard. Pour preuve, l’Argentine est devenue la reine du ballon sur goudron.

Les génies argentins

L’Argentine est une des nations de football par excellence. Dans les années 1930 déjà, elle se démarque par sa faculté à proposer des très bons joueurs aux yeux du monde. L’Amérique du Sud entière s’arrache les meilleurs joueurs argentins, et l’Europe tente de les naturaliser. Luis Monti disputera ainsi une finale de Coupe du Monde, qu’il perdra, avec l’Argentine, puis s’imposera quatre ans plus tard, en 1934, en finale du mondial avec l’Italie.

Mais la magie du football argentin réside sans doute ailleurs. Elle est vraisemblablement présente dans ses fins dribbleurs aux pieds d’or. Dans ces joueurs capable, en un pas, de mystifier une défense entière. En une passe, de modifier le résultat d’une rencontre entière. Il n’y en n’a pas beaucoup, dans le monde, des génies de cette trempe. Pourtant, l’Argentine peut se targuer d’en avoir fait naître quelques uns. Les plus connus s’appellent Diego Armando Maradona ou Lionel Messi.

D’autres peuvent prétendre au panthéon éternel du football argentin. Des maîtres tactiques, parmi eux. Helenio Herrera, le franco-argentin qui, du CSM Puteaux jusqu’au FC Barcelone, a théorisé le fameux système défense axial renommé « catenaccio » par ses détracteurs. Marcelo Bielsa, le magicien fou qui a inspiré Pep Guardiola avec son système d’attaque totale. Ou encore Ricardo La Volpe, celui que l’on surnomme « l’université du football », et qui a réussi à faire de la défense un art, même dans ce continent sud-américain qui privilégie tant l’attaque. Le football argentin, c’est tout un art, et tout une alliance de noms magiques.

Les potreros

L’essence du football argentin s’est formée sur les potreros, les fameux terrains de terre. Tous les numéros dix, tous les grands joueurs, tous les avants-centres du football argentin sont passés par ces stades improvisés. Tous, de Domingo Tarasconi, onze buts en cinq matchs aux Jeux Olympiques de 1928 à Pablo Aimar et ses cheveux flottants au vent. Mais il n’y a pas que Tarasconi, une des premières légendes de Boca. Il n’y a pas non plus que Aimar, revenu à River Plate en 2015 pour un dernier adieu. Il y a aussi un homme, Roman. Juan Roman Riquelme. Le numéro dix le plus absolu, l’apothéose du football argentin comme il se doit d’être. Ses pieds, dorés et lumineux, se sont forgés sur ces terrains bosselés, faits de terre et de cailloux. Les pieds nus, enfant, lui ont permis de maîtriser la balle comme personne.

Mais le parangon du joueur modelé par les potreros se nomme Felipe « Trinche » Carlovich. Ce numéro cinq comme seule l’Argentine sait en produire est la plus pure illustration du jeu à l’argentine. Le meilleur joueur de l’histoire du football argentin, dixit Diego Maradona lui-même, le magicien invisible, comme l’appelait la presse de l’époque, a développé son style de jeu particulier. Avec ses jambes en fourchette – c’est de là dont il tire son surnom – et sa technique hors-normes, il a réussi à rendre les foules folles de lui. Et c’est ça, la magie des potreros, de ces terrains de terre en lisière des routes, dans des champs en friches. Si typique de l’Argentine, ce tempérament : applaudir ceux qui procurent du plaisir. Car en Argentine, tous ceux qui ont grandis dans les quartiers difficiles savent que c’est leur seule échappatoire. Le seul moyen d’échapper à un quotidien morose et qui se répète.

L’âge du goudron

Mais aujourd’hui, le football argentin semble avoir changé de cap. Finis les terrains en terre. L’urbanisation galopante, les industriels désireux d’augmenter la taille de leurs parkings, les concessions automobiles qui s’installent et les promoteurs immobiliers véreux ont petit à petit fait disparaître les potreros. Bien sûr, la créativité argentine en a pris un coup. Il n’y a plus autant de ces numéros dix magiques, capables en un geste de modifier le cours d’un match. Mais le romantisme ne meurt jamais, il dort. Il dort dans les âmes de tous les supporters argentins, qui se rappellent des exploits de leur enfance lorsque, dans les tribunes, ils observent un joueur hors-normes sur le terrains de football. Ils savent se lever quand un joueur préfère l’action belle à l’action efficace, le geste juste au geste rationnel. Car la magie du football réside dans la possibilité de faire un choix différent mais efficace.

Aujourd’hui, ce sont des terrains de goudron qui, difficilement, poussent entre Buenos Aires et la province de Mendoza. Certaines municipalités, rétives, préfèrent allouer les lots aux architectes les plus renommés que d’en faire de ces parcs de jeu où, côte-à-côte, grandissent les futures stars du football mondial et des potentiels barons de la drogue. Sur ces terrains de goudron, les jeunes garçons apprennent peut-être moins le romantisme et le hasard des matchs. Mais ils gagnent en maturité de jeu, en froideur et en réalisme. Et si demain, l’Argentine voit naître une nouvelle étoile, elle n’aura pas grandie sur les potreros mais sur les bitumes du quartier de Boca, sur le goudron des quartiers. Voilà, c’est comme ça. La société argentine a changée, et le football avec lui aussi. Le monde n’est plus le même, et les jeunes de l’univers entier grandissent, en se disant que demain, tout ira peut-être différemment.

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« C'est la marche funèbre des cendres que voici. À côté de celles de Carnot avec les soldats de l'an II, de celles de Victor Hugo avec les Misérables, de celles de Jaurès veillées par la Justice, qu'elles reposent avec leur long cortège d'ombres défigurées ». (André Malraux)