Le Brésil est indéniablement le pays qui rime le plus avec football. Tous les gamins et tous les adultes aiment regarder la sélection auriverde. Mais dans l’immédiat après-seconde guerre mondiale, le Brésil n’a pas encore cinq Coupes du Monde. Le Brésil est dans l’ombre de ses voisins argentins et uruguayens, et peine sur la scène internationale. Mais il peut compter sur un joueur, Jair da Rosa Pinto. Voici l’histoire de Jair, symbole de la liberté à la brésilienne.

Petit pied

L’histoire de Jair commence le 21 mars 1921 à Barra Mansa, en plein cœur de l’état de Rio de Janeiro. Né au sein d’une famille de petits commerçants, il grandit dans la rue, comme tous les enfants de l’époque, mais pas sur le trottoir. Il joue au cerceau, aux dés et au football. Vers douze ans, il se concentre sur le football, où il excelle. Dans les équipes de quartier, il joue à la pointe de l’attaque, ou bien un cran plus bas. Car déjà enfant, il aime organiser le jeu. A quinze ans, il rejoint l’équipe du quartier, le Barra Mansa. A seize, il en est déjà parti pour un des géants de Rio, Vasco da Gama. Il n’y restera qu’un an, le temps d’être jeté pour ses pieds trop petits. En effet, Jair ne fait que du trente-huit à dix-sept ans. Pas assez pour intégrer le Gigante da Colina.

Alors il revient au Barra Mansa, là où tout le monde se moque de la taille de ses pieds comme de la couleur de son caleçon. Car tout le monde, chez le Leão do Sul, sait que Jair est un joueur fabuleux. Jajá da Barra Mansa, comme on l’appelle alors, est un joueur rapide, technique et fabuleusement polyvalent. Le Madureira repère son talent et le fait signer à l’hiver 1938. Jair est un dribbleur, bien sûr, comme cela se fait alors. Mais il frappe aussi, avec son petit pied, avec une puissance rare. Surtout, il comprend toute ce qui a lieu autour de lui. Jair n’hésite pas à passer le ballon, à le faire circuler à ses coéquipiers. Il faut dire, aussi, qu’il est bien entouré. Car le Madureira peut aligner un formidable trio offensif : le tout jeune Jair, Lelé et Isaías. On les appelle alors « os três patetas », un surnom affectueux pour trois joueurs si complémentaires.

Tellement complémentaires…

Les trois attaquants sont tellement complémentaires qu’ils signent ensemble à Vasco da Gama à l’aube de l’année 1943. Avec ses deux compères, Jair fait partie d’une des équipes les plus mythiques de l’histoire du football brésilien : l’Expresso da Vitoria. Un peu comme la Quinta del Buitre au Real de Madrid ou bien la Maquina de River Plate, l’Expresso da Vitoria est une équipe qui rafle tout sur son passage. Meneur de jeu de cette formation, Jair, qui fréquente déjà depuis trois ans la sélection brésilienne quand il rejoint le Vasco, prend son envol footballistique. Il devient l’un des tous meilleurs joueurs d’Amérique du Sud. Et le Vasco est bien content d’avoir finalement récupéré le joueur qu’il avait jeté quelques années auparavant.

Mais voilà, les performances de Jair sont scrutées toutes les semaines, et l’argent de Flamengo parvient à débaucher Jair. Sous le maillot du Fla, il devient un des tous premiers numéros 10 de l’histoire du football brésilien. En effet, au début de l’année 1949, le Flamengo a la bonne idée d’organiser un match amical contre les anglais d’Arsenal. Les britanniques, depuis déjà quelques années, portent des numéros sur le maillot, ce qui n’est pas le cas des brésiliens. A la suite de cette rencontre, le club se met peu à peu à adopter la coutume. Et du fait de son positionnement, Jair hérite du numéro 10. Bien sûr, les brésiliens ne copient pas exactement les anglais. Les positionnements des numéros sur les maillots varient légèrement.

Gloire et désillusions

Deux années vont servir de charnière à la carrière de Jair : 1949 et 1950. En 1949, tout d’abord, le joueur de Flamengo, qui signera bientôt à Palmeiras, est appelé avec le Brésil pour la Copa America à venir. Au cours de la compétition, il se distingue parmi tous les autre brésiliens. Alternant entre l’aile droit et la pointe du triangle du milieu de terrain, il marque but sur but et termine meilleur buteur de la compétition, avec neuf réalisations. Mais surtout, avec la Seleçao, il va remporter son premier titre international : la Copa America 1949. Une consécration pour lui qui ne compte alors qu’un championnat carioca à son palmarès. Et un titre qui, pense-t-il, en appelle d’autres. Le Brésil n’accueille-t-il pas la Coupe du Monde l’année suivante ? La coïncidence est trop belle.

Surtout, Jair réalise une fin d’année 1949 et une année 1950 de grande classe. Alignant but sur but avec le maillot de Flamengo puis de Palmeiras, il est un des meilleurs buteurs du championnat brésilien et s’affirme comme le maître à jouer de la sélection brésilienne. Alors à l’heure de disputer le mondial à la maison, il est un des joueurs les plus motivés de l’effectif. Tout se passe comme prévu, et le Brésil se qualifie pour le tour final de la compétition. Avec la possibilité de faire match nul, les brésiliens, qui évoluent en blanc, affrontent l’Uruguay pour la dernière rencontre du mondial… et s’inclinent dans une rencontre tristement connue au Brésil sous le nom de MaracanaçoJair ne s’en remettra jamais.

J’emmènerai cette défaite avec moi dans ma tombe. Puis, arrivé devant Dieu, je lui demanderai pourquoi. Pourquoi avons-nous manqué la plus belle occasion de remporter une Coupe du Monde ?

– Jair

Le cœur n’y est plus

Après cette défaite, Jair se remet à jouer au football. Il fréquente encore la sélection brésilienne, quoique moins assidûment. Il mettra d’ailleurs un terme à ses activités en sélection en 1956. Pendant ce temps, il écume les clubs brésiliens. Après être devenu une légende Palmeiras, il en devient une sous le maillot de Santos. Plus bas sur le terrain, mais aussi moins décisif, il dispute près de deux-cent rencontres en quatre ans sous le maillot blanc immaculé. Il disputera finalement son tout dernier match en 1961 avec le São Paulo FC. Mais pas pour se retirer du football, non : pour devenir entraîneur. Il prend les rênes de São Paulo, puis fait une dizaine de clubs. Il passe notamment dans les années 1970 à Santos, où il deviendra proche de Pelé. Jair arrête d’entraîner aux alentours de soixante ans, pour prendre une retraite bien méritée.

Le football, c’était toute ma vie. Mais il y a un moment où j’ai ressenti le besoin de m’éloigner du milieu. J’avais l’impression d’être un des témoins d’une autre époque. D’une époque maudite, celle de 1950.

– Jair

Jajá de Barra Mansa décède le 28 juillet 2005 à Rio de Janeiro, des suites d’une embolie pulmonaire. Il laisse derrière lui une légende footballistique énorme, comme seule l’Amérique du Sud est capable d’en produire. Près de quinze ans après sa disparition, son nom revient sur le devant de la scène, avec l’accession au pouvoir du président brésilien Jair Bolsonaro. En effet, le père de Jair, Percy Gerlado Bolsonoro, était supporter de Palmeiras dans le début des années 1950. Ayant vu les grandes performances de Jair, il décide de prénommer son fils en hommage à son joueur favori. Finalement, au pays du football, on finit toujours par retomber dessus.

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« C'est la marche funèbre des cendres que voici. À côté de celles de Carnot avec les soldats de l'an II, de celles de Victor Hugo avec les Misérables, de celles de Jaurès veillées par la Justice, qu'elles reposent avec leur long cortège d'ombres défigurées ». (André Malraux)