Sport de gentleman joué par des voyous, le football a aujourd’hui mauvaise presse. Mais un club a porté haut et fort les valeurs du fair-play. Son nom ? Le Corinthian FC, un des meilleurs clubs au monde des années 1880 jusqu’à la fin des années 1930. 

Rivaliser avec les meilleurs

Le Corinthian FC voit le jour le 28 septembre 1882, quand Lane Jackson, secrétaire adjoint à la Football Association, décide de créer une équipe capable de rivaliser avec les meilleurs. Le football, cantonné pour le moment aux îles britanniques, est alors en proie aux écossais. Ils dominent les rencontres internationales et écrasent régulièrement l’Angleterre. En Angleterre même, le football est encore amateur, et Lane Jackson est persuadé qu’il doit s’appuyer sur cela. En effet, il est persuadé que l’équipe d’Ecosse domine le football parce que la sélection dispute plus de matchs que l’Angleterre, y compris beaucoup d’amicaux contre les clubs nationaux. Jackson veut donc créer une sorte de sélection qui disputerait des amicaux au sein du pays même.

Il souhaite réunir les meilleurs joueurs amateurs du pays au sein d’un seul et même club. Cela implique notamment que le club ne peut pas disputer de rencontres le dimanche, puisque les rencontres amateurs ont alors lieu ce jour-là. D’où le premier nom du club, Wednesday Club. Le club du mercredi. Seulement voilà, le conseil d’administration – si l’on peut employer ce terme – du Wednesday Club naissant se rend très vite à l’évidence : il faudra sans doute disputer des rencontres lors d’autres jours de la semaine. Finalement, c’est Albemarle Swepstone, gardien de but de l’Angleterre de l’époque, qui propose le nom définitif du club : Corinthian FC. Le nom est probablement un hommage à la cité grecque de Corinthe. La ville est symbole à elle seule de l’écroulement des cités grecques avec son pillage en 146 av. J.C. par les Romains.

L’amateurisme comme drapeau Corinthian

Les Corinthian prônent l’amateurisme à tous les étages. Pour eux, seuls des gentleman, donc des rentiers ou de riches héritiers, sont aptes à pratiquer le football comme il se doit. La vision est extrêmement élitiste, et l’amateurisme donc de vigueur. Cependant, cela n’empêche pas les Corinthian d’être très bien placés dans la hiérarchie footballistique. En effet, bien que le club ne dispute aucune compétition officielle – toujours dans ce même souci éthique – il est au niveau des plus grands.

Le match le plus fameux est sans doute la victoire 11-3 de 1904 des Corinthian contre Manchester United. Cette rencontre reste, encore aujourd’hui, la plus lourde défaite des mancuniens. Mais Manchester n’est pas la seule victime des Corinthian. Le vainqueur de la FA Cup 1884, Blackburn, est ainsi balayé 8-1 deux semaines après la finale. Vingt ans plus tard, c’est toujours le cas : Bury, vainqueur 6-0 de la FA Cup contre Derby County, se prend un sévère 10-3.

Le Corinthian FC en 1896
Le Corinthian FC en 1896

Ces performances incroyables placent forcément les Corinthian très haut dans la hiérarchie du football britannique. Quatre-vingt-six Corinthian, un record, portent ainsi le maillot de la sélection durant leur passage au club. Seize seront même capitaine de la sélection – un autre record. Douze internationaux gallois, deux irlandais – l’Irlande est alors unifiée – et huit écossais – dont Andrew Watson, le premier noir professionnel – connaissent aussi cette destinée. Des chiffres incroyables. Surtout quand on sait qu’en 1939, le Corinthian FC arrête ses activités et fusionne avec les Casuals FC pour donner naissance au Corinthian-Casuals FC. A deux reprises, en 1894 et en 1895, contre le Pays de Galle, l’Angleterre aligne même onze joueurs des Corinthian dans le onze de départ. Cette performance, unique en son genre, n’a jamais été égalée. Personne n’a non plus réussi cet exploit, ne serait-ce qu’une fois, avant les Corinthian. En bref, le club est un mastodonte qui n’a pas d’équivalents.

Fair-play et image à toute épreuve

Le fair-play des Corinthian s’incarne sûrement dans la manière dont les joueurs conçoivent les penaltys. Persuadés qu’aucun gentleman ne pourrait volontairement faire une faute annihilant une action de but, ils refusent de marquer les penaltys qu’ils obtiennent. Le capitaine des Corinthian se charge systématiquement de ne pas transformer l’offrande, et frappe violemment au dessus ou à côté du but. Par contre, quand un penalty est sifflé contre les Corinthian, là, les joueurs s’infligent la sanction maximale. Le gardien de but se situe à côté d’un de ses poteaux. Il laisse le but bien libre et ne plonge pas. Ainsi, l’attaquant adverse peut sans difficultés transformer le coup de pied de réparation. Deux poids, deux mesures. Et une conception du football difficilement transposable au monde professionnel où les buts rapportent des millions d’euro.

L’image du Corinthian voyage à travers le monde, durant les nombreuses tournées internationales du club. De l’Afrique du Sud à la Jamaïque en passant la Tchécoslovaquie et le Canada, le Corinthian traverse les océans pour disputer des matchs amicaux. Cela s’accentue lorsqu’en 1914, face au professionnalisme montant, le Corinthian est interdit de matchs contre les meilleurs formations britanniques. Au cours des tournées, le club, qui pratique un très beau football, est applaudi. Et vénéré. Ainsi, le Real Madrid copie le maillot blanc immaculé pour ses propres joueurs. Au Brésil, c’est carrément le nom du club qui est repris, avec un « s » à la fin.

Non content de cela, le Corinthian peut se targuer, indirectement, d’avoir amené le football au Brésil. En effet, la légende veut que ce soit un joueur des Corinthian, l’écossais international brésilien Charles William Miller, qui ait amené le football au Brésil. « L’homme qui a appris comment jouer au Brésil » ajoute encore un peu plus à la légende du Corinthian Football Club, l’équipe la plus fair-play de l’histoire du football.

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« C'est la marche funèbre des cendres que voici. À côté de celles de Carnot avec les soldats de l'an II, de celles de Victor Hugo avec les Misérables, de celles de Jaurès veillées par la Justice, qu'elles reposent avec leur long cortège d'ombres défigurées ». (André Malraux)