Le football argentin a fait rêver des foules. Bien des gamins en Amérique du Sud ont rêvé devant les exploits de l’Albiceleste. Et un de ceux qui ont fait battre des cœurs de Buenos Aires à Mendoza en passant par Córdoba s’appelle José Manuel Moreno.

Le visage sale dans les rues

José Manuel Moreno est un pibe argentin tout ce qu’il y a de plus ordinaire. Son quotidien est celui de tous les autres gamins sa ville de naissance, Buenos Aires. Né en plein milieu de la première guerre mondiale, le 3 août 1916, José Manuel Moreno est le fils de parents petits employés de commerces. Il grandit dans les rues du quartier de La Boca, et supporte avec ses amis Boca Juniors. Il s’amuse à imiter les grands joueurs de l’époque, Roberto Cherro, Mario Evaristo ou encore Estaban Kuko.

Alors quand à quinze ans il passe un essai pour jouer dans les équipe de jeunes de Boca, il croît à la chance de sa vie. Mais voilà : il n’est pas reçu, et tout son monde s’écroule. Un gros coup dur pour José Manuel Moreno, qui ne jure qu’en jaune et bleu. Plus d’un auraient abandonnés leurs rêves de gloire footballistique après un tel revers. Pas José Manuel, qui au contraire ne fait qu’en développer une plus grande rage. « Un jour, vous le regretterez », dit-il même, selon la légende.

Et le meilleur moyen de faire enrager Boca Juniors, c’est devenir une légende du rival légendaire, River Plate. Alors il passe un essai chez los Millonarios. Bernabé Ferreyra, un des attaquants mythiques de River, est présent sur le bord de la touche. Il repère le talent de José Manuel Moreno, et lui propose de rejoindre l’équipe de jeunes joueurs de River. José Manuel n’hésite pas une seule seconde : il ne laissera pas sa chance passer. Du haut de ses seize ans, il s’engage pour River Plate. Et il ne le regrettera pas.

De l’explosion à la confirmation

Car deux ans plus tard, en 1935, alors qu’il a encore dix-huit ans, il est choisi par l’entraîneur Emerico Hirschl pour intégrer l’équipe première dans le cadre d’une tournée au Brésil. Au cours de ce voyage, il fait preuve de ses grands talents d’attaquant au jeu aérien et acrobatique. Cela suffit pour convaincre, un ou deux mois plus tard, Hirschl de le titulariser en championnat contre le C.A. Platense. Un choix payant, puisque pour son premier match, José Manuel Moreno inscrit son premier but. Très vite, il devient un incontournable de l’équipe, et commence même à remporter des titres dès 1936 ; en même temps que ses premières capes avec la sélection argentine. Deux titres de champion d’Argentine sur ses trois premières saisons, et le voilà une des plus grande figures de proue d’un des championnats les plus relevés du monde.

Après l’explosion vient la confirmation. Dans les années 1940, toujours sous le maillot de River Plate, il fait partie d’une des équipes emblématiques de l’histoire du football : la máquina. Aux côtés de Félix Loustau, du Maestro Adolfo Pedernera, d’Angel Labruna et de Juan Carlos Muñoz, il forme une ligne d’attaque absolument fabuleuse. Les défenses du championnat ne peuvent pas résister devant une telle puissance de frappe. Ce quintet offensif n’a eu que peu de concurrents au cours de l’histoire. Deux puissants milieux de terrain, capable de ratisser l’entre-jeu, et trois défenseurs, viennent compléter une formation résolument tournée vers l’attaque. Faisant montre de toutes ses qualités, l’attaquant volant remporte deux championnats consécutifs, en 1941 et 1942, plus quelques titres moins reconnus mais tout aussi prestigieux à l’époque, notamment des Campeonato Rioplatense, aussi appelée Copa Aldao, et sorte de trophée des champions argentino-uruguayen.

La Maquina de River, José Manuel Moreno est le deuxième en partant de la gauche
La Maquina de River, José Manuel Moreno est le deuxième en partant de la gauche

Dans l’histoire de l’Argentine

Non content d’être rentré dans l’histoire de River Plate, José Manuel Moreno va rentrer également dans l’histoire de son pays. Alors qu’il a déjà remporté la Copa America – qui ne s’appelle pas encore ainsi – en 1941, il va choisir l’édition 1942 pour inscrire en lettres dorées son nom dans le panthéon du football. La compétition se déroule alors entre janvier et février, en Uruguay. Dans une compétition sous forme de mini-championnat à sept équipes, tous les buts comptent. Après s’être imposé 4-3 en ouverture contre le Paraguay et 2-1 face au Brésil, l’Argentine n’a pourtant pas un goalaverage très favorable à l’heure de se mesurer à l’Equateur, défait 7-0 quatre jours plus tôt par l’Uruguay. L’Argentine sait qu’elle doit sortir les griffes pour espérer remporter la compétition. Rien n’est laissé au hasard, ou presque. Le schéma tactique choisi est résolument offensif, et le résultat de la rencontre portera ce même sceau.

Dès la deuxième minute, l’ailier gauche Enrique Garcia ouvre la marque. Et huit minutes plus tard, José Manuel Moreno commencera son festival avec le but du 2-0. A la vingt-deuxième, il porte le score à 3-0. Pedernera marque le quatrième dans la foulée, et Moreno récidive avec un cinquième à le demi-heure de jeu. Il en est déjà à quatre buts, et la mi-temps n’est pas encore arrivée. En seconde période, c’est un de ses coéquipiers qui s’illustre, Herminio Masantonio, la légende de Huracan. Masantonio inscrit en effet un quadruplé. Angel Perruca porte le score à 11-0 à deux minutes du terme. Mais quand José Manuel Moreno est là, le match n’est jamais fini. A la dernière minute du match, il inscrit son cinquième et dernier but de la soirée. 12-0, score final. L’Argentine signe la plus grande victoire de son histoire. Au final, le pays terminera deuxième de la Copa, mais l’important n’est pas là.

A l’étranger

Après cette Copa historique individuellement – il termine d’ailleurs meilleur buteur du tournoi avec sept réalisations en six rencontres -, José Manuel Moreno reçoit une ou deux propositions venues du Brésil. Mais pas question d’aller faire le footballeur chez les voisins honnis. Il reste encore un an à River, le temps de marquer  (ou de faire marquer) encore quelques dizaines de buts. A l’été 1944, il s’engage au Mexique, qui vient de faire naître son championnat l’année d’avant. Sous les couleurs de l’España, dauphin la saison d’avant, il remporte le titre de champion et le surnom de Charro, pour son port altier qui fait penser aux cow-boys de l’ancienne colonie espagnole. Même s’il marque une dizaine de buts en quarante matchs, la saison n’est pas vraiment réussie, et il décide de revenir en Argentine dès 1946.

Deux saisons à River Plate, deux nouveaux titres, et il met le cap vers le Chili. Sous le maillot de la Catolica, il remporte le titre de champion. C’est alors le tout premier trophée national du club mythique. Toute l’Amérique du Sud s’arrache ce joueur qui vient de gagner trois championnats avec trois clubs. C’est finalement à Boca – on ne renie jamais ses premières amours – qu’il vient s’échouer pendant une saison en demi-teinte. Il retourne très vite au Chili, mais échoue dans la quête du titre. Le Defensor, en Uruguay, pense ensuite tirer le gros lot. Mais José Manuel Moreno échoue dans sa quête du titre. C’est alors sous les couleurs du Ferrocarril Oeste, en Argentine, qu’il vient se ressourcer.

Le long périple de José Manuel Moreno

Une saison, et puis s’en va à nouveau, cette fois-ci en Colombie. L’Independiente de Medellin, pas encore financé par Pablo Escobar, sera le dernier club à profiter de Moreno. Nommé entraîneur-joueur, il remporte le championnat dans un quatrième pays différent, le onzième au total. Il devient ainsi le premier joueur à remporter quatre championnats dans quatre pays différents. En s’offrant deux ans plus tard un dernier titre, il remporte son douzième championnat, formant ainsi un des plus beaux palmarès du football sud-américain. Avec dix-huit titres en club et deux Copa America, plus quelques distinctions individuelles, il met définitivement un terme à sa carrière en 1961, après être sorti de sa retraite pour aider l’Independiente de Medellin pour trois matchs. Pas mal, pour un gamin que Boca Juniors n’avait pas jugé utile de prendre à quinze ans.

Le 26 août 1978, le football argentin pleure la disparition de José Manuel Moreno. Il reste à jamais comme l’un des plus grands footballeurs ayant foulé le sol argentin. Élu cinquième meilleur joueur de l’histoire du vingtième siècle en Amérique du Sud par l’IFFHS – derrière Maradona, Di Stéfano, Pelé et Garrincha, excusez du peu -, il laisse derrière lui un héritage humain énorme. Car outre sa technique hors du commun, sa vision du jeu, ses qualités dans les airs et son sens du but, il fait partie de cette race de joueurs sud-américains qui ne s’entraînaient pas, fumaient, buvaient et pourtant parvenaient le lendemain à livrer des matchs incroyables. Aujourd’hui encore, son nom fait frissonner tout le peuple rouge et blanc de River Plate, et les plus anciens supporters de l’Albiceleste se souviennent de ce gamin qui pendant quinze ans a marqué but sur but pour la sélection double championne du monde.

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« C'est la marche funèbre des cendres que voici. À côté de celles de Carnot avec les soldats de l'an II, de celles de Victor Hugo avec les Misérables, de celles de Jaurès veillées par la Justice, qu'elles reposent avec leur long cortège d'ombres défigurées ». (André Malraux)