Pour certains amateurs du ballon rond, les soirées de coupe suscitent un intérêt tout particulier. La joie des coupes : ses petits poucets, ses surprises, mais surtout, ses tirs au but.

Pureté

Qu’il s’agisse de la plus prestigieuse d’entre des coupes, ou bien de celle où les clubs envoient leur équipe bis, peu importe. Ce qui anime ces amateurs, c’est le charme du match à élimination directe et donc la potentialité d’une séance de tirs au but. Il faut dire que l’exercice a du charme. Compréhensible par tous, le football n’est plus présent que dans sa forme la plus pure.

Exit la tactique, exit les coachs qui n’ont pas été en mesure de se départager dans les 120 (ou, de plus en plus souvent, 90) minutes précédentes. Ce ne sont plus que 22 hommes et leurs pieds, ou pour deux d’entre eux, leurs mains, qui détermineront le sort du match. L’écart entre les deux équipes disparaît. L’une d’entre elle a peut-être une valeur marchande cinq fois plus supérieure à celle de l’autre, l’une d’entre elle défend peut-être depuis une mi-temps entière pour attendre cette opportunité , qu’importe. 

Une succession de un contre un, défiant toute loi du football et rendant tout pronostic impossible, voilà l’attrait de ces séances. Parce que cet exercice rendrait palpitant un Toulouse-Bastia sous -5°C et avec deux occasions par mi-temps, parce qu’il scelle cruellement le destin d’un peuple en quelques minutes sans pour autant être arbitraire, il s’agit d’un pan complet et passionnant de la culture footballistique.

La dernière séance

Aussi imprévisibles soient-ils, les tirs au but suivent généralement un certain modèle. Loin de moi l’idée de dénigrer leur suspens. Cependant, celui-ci réside plutôt dans le « qui » échouera  que dans le « quand ». En effet, on a tendance à remarquer que les tirs au but se déroulent, involontairement, en phases.

Bien souvent, la séance commence avec les attaquants. Davantage accoutumés de l’exercice complexe du penalty, ceux-ci le réussissent sans trop d’encombres. Puis, les gardiens, de plus en plus à l’aise, se font plus menaçants, plus efficaces. Dans le même temps, les tireurs le sont de moins en moins. Vient le tour des défenseurs. Plus gauches, on aurait tendance à penser que ce sont les moins en réussite dans cet exercice. Or, il faut croire que cette maladresse leur offre une imprévisibilité bienvenue. En effet, les plus mauvais tireurs de penalty seraient, selon les statistiques de Castrol, les milieux de terrain avec 58% de réussite.

Les tirs au but victimes d’un certain déterminisme ? C’est ce que plusieurs études affirment. Des chercheurs de la London School of Economics and Political Science ont démontré que 60% des équipes qui choisissent de tirer en premier remporte la séance. L’affect psychologique de l’impression de retard sur l’équipe adverse a donc une véritable influence sur le cours de la séance. Une statistique qui n’a pas échappé aux principaux intéressés, puisque la quasi-totalité des capitaines vainqueurs du toss choisissent de tirer en premier.

Psychose

Mais les chercheurs peuvent toujours chercher. Quand un joueur est face au gardien et pose son ballon sous les yeux de milliers de personnes réelles et de millions d’autres derrière leur écran, la science ou les statistiques ne l’aideront pas. Les mains sont moites. Les jambes parfois tremblantes. Au bout de son pied, la possibilité de vaincre ou d’au moins garder son équipe en vie. Tout se joue à la fois dans le pied, mais aussi dans la tête. Où tirer ? Du côté habituel ou bien surprendre le gardien ? Avec ou sans fantaisie ? Il s’élance. Les filets tremblent. C’est l’explosion mais, très vite, la concentration refait surface. La joie est à contenir, car il reste d’autres tireurs. À la manière du tennis, rien n’est jamais vraiment joué et tout est encore possible jusqu’au bout.

Cette tension dramatique est l’essence même des tirs au but. Un sentiment que l’on ressent même en tant que spectateur neutre. Alors évidemment, tout est décuplé lorsque l’on est supporter. L’atmosphère, que ce soit au stade, dans un bar, un salon ou une chambre, est irrespirable. Certains préfèrent tourner le dos ou fermer les yeux et s’en remettent à des croyances plus ou moins farfelues. À l’incertitude du sort s’ajoute la rareté de la situation. Le côté inhabituel pour un supporter d’être confronté aux tirs au but sert le côté sensationnel.

Ainsi, chaque séance est mystifiée. Quel supporter français ne souvient pas de celle de 2006 ? La tristement célèbre finale de Séville face à la RFA est d’ailleurs également ponctuée de tirs au but. À titre personnel, la séance la plus marquante de ma modeste expérience de supporter n’est pas très ancienne. Je pense au Beşiktaş – Lyon des quarts-de-finale de l’Europa League 2017. Il ne manquait à cette double confrontation épique que des tirs au but d’anthologie forts en symboles. Ce fut le cas : un remplacement tactique payant avec Maciej Rybus qui n’entre « que » pour transformer son penalty, un Anthony Lopes divin, et un Capitaine Max Gonalons qui envoie l’OL en demi-finale. 

Vers un renouvellement ? 

L’apparition des tirs au but nous renvoie en 1968. Après que l’Italie et Israël ont été éliminés respectivement du Championnat d’Europe et des Jeux Olympiques par tirage au sort, les instances de la FIFA et de l’UEFA adoptent la mesure et choisissent que l’on tire au but plutôt qu’au sort suite à un match nul. Joyeux anniversaire aux tirs au but, qui fêtent donc leur demi-siècle. Cependant, des voies s’élèvent pour modifier plus ou moins drastiquement cette formule.

Il y a d’abord des purs esthètes, qui, sans changer le règlement, préféreraient un changement dans la réalisation télévisuelle. Finie la vue de profil, ils prônent une camera plus proche du joueur et en face du but pour adopter son propre point de vue. C’est par exemple ainsi qu’était filmé le penalty de Mohammed Salah qui a envoyé l’Egypte à la Coupe du Monde au détriment du Congo.

D’autres aimeraient un changement des règles pour plus d’équité. Les chercheurs de la LSE mentionnés ci-dessus préconisent de suivre le modèle du tie-break au tennis afin de limiter voire supprimer l’avantage psychologique qu’a la première équipe à tirer. Suivant cette pratique, il y aurait un  premier tireur d’une équipe, suivis de deux tireurs de l’équipe adverse, eux-mêmes suivis de deux tireurs de la première équipe. Ainsi, on aurait un modèle en ABBAABBAAB qui permettrait à chaque équipe d’être celle qui rattrape puis celle qui mène, à tour de rôle.

Enfin, des nostalgiques désirent le retour de la méthode américaine du shootout. Pratiqué dans la NASL à partir de 1968 puis dans le prolongement de la MLS dans les années 1990, cet exercice n’est pas sans rappeler le hockey sur glace. Lors d’un shootout, le tireur ne tire plus depuis le point de réparation mais emmène le ballon depuis l’extérieur de la surface et progresse pour affronter le gardien, celui-ci étant libre de sortir.

La FIFA n’est sûrement pas prête à un changement conséquent de la formule populaire des tirs au but dans l’immédiat, mais cela mérite réflexion.

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"Le joueur de football est l'interprète privilégié des rêves et sentiments de milliers de personnes." César Luis Menotti.