L’une des idées reçues, quand on parle du football – pardon, du soccer – en Amérique du Nord, est que ce sport, en plus d’y être tout nouveau, est peu pratiqué et n’intéresse franchement personne. Il est vrai que l’on peut légitimement douter de son ancrage quand l’on compare les chiffres d’audience de la Major League Soccer (MLS) avec ceux de la National Football League (NFL), de la National Basketball Association (NBA) et de la Master League Baseball (MLB). Dans ce classement, elle arrive bonne dernière, avec seulement un peu plus de huit millions de spectateurs dans les stades. Elle est bien loin des soixante-douze millions annuels de la MLB. Pourtant, la réalité est loin d’être aussi évidente ; le soccer paye seulement les frais de son système fermé, conflictuel et fragmenté. Zoom sur un géant endormi qui, s’il se réveille, pourrait bien révolutionner le paysage du football mondial.

Mythbusters

Avant d’analyser le système footballistique nord-américain, il est important de rétablir quelques vérités.

Le soccer (contraction de association football, en opposition au Rugby football) n’est pas un sport nouveau aux États-Unis. Les immigrés anglais, écossais, irlandais, allemands et italiens l’introduisent au milieu du XIXe siècle. Le premier match entre équipes organisées se joue à la Nouvelle-Orléans en 1859.

Même si, avec le temps, il est dépassé par d’autres sports, le soccer ne tombe pas pour autant dans l’obscurité. Selon le dernier recensement de la FIFA (2006), le nombre de joueurs amateurs et professionnels aux États-Unis s’élève à plus de vingt-quatre millions. Cela en fait la deuxième nation avec le plus de joueurs derrière la Chine (vingt-six millions). Par rapport à une population d’environ trois cents millions, cela représente un Américain sur quatorze. Par comparaison, la France compte quatre millions de joueurs, soit presque un Français sur seize.

Plus surprenant encore, le Canada compte en 2006 plus de deux millions six-cent mille joueurs. Combinés, c’est vingt-sept millions de joueurs en Amérique du Nord (auxquels il faut ajouter ceux des autres pays de la CONCACAF). Et comme cette estimation est vieille de plus d’une décennie, on peut sans doute lui ajouter quelques millions aujourd’hui.

Un autre mythe récurrent prétend que les stades aux États-Unis sont régulièrement vides. Comme nous l’avons vu dans un précédent article sur Atlanta, c’est loin d’être le cas. En 2017, la fréquentation moyenne des stades de MLS était de 22 106 spectateurs. C’est à peine moins qu’en France, avec 22 544 spectateurs en moyenne sur l’exercice 2017-2018. De plus, en prenant les fréquentations moyennes club par club, Atlanta et Seattle rejoignent le PSG, l’OM et l’OL, avec environ 45 000 spectateurs par match.

Cela ne veut pas dire que, en comparaison des autres sports américains, le soccer n’a pas encore quelques progrès à faire. Il n’est en effet que le quatrième sport préféré des jeunes, avec 7% contre 37% pour le football américain. Mais cet écart tend à diminuer d’année en année, notamment à cause du risque élevé de blessures graves dans le football américain amateur.

Un modèle soccer en crise

Mais alors, si la demande ne tarit pas, voire ne cesse d’augmenter chaque année, pourquoi le soccer reste-t-il si faible comparément aux autres footballs ? La réponse se trouve peut-être dans les instances organisationnelles du soccer ainsi que dans son fonctionnement pour le moins chaotiques.

En effet, le schéma pyramidal classique ne s’applique pas pour le soccer américain. À celui-ci, l’USSF (United States Soccer Federation) préconise plutôt un système de franchises comparable à la NBA et à la MLB : chaque ligue est une entité fermée sans aucun lien avec les autres ; il n’y a donc ni promotion, ni relégation.

Par exemple, l’entrée dans la MLS, le niveau le plus élevé, ne se fait pas en gagnant l’USL (United Soccer League), mais bien en payant les quelques 150 millions de dollars requis pour y être incorporé. La ligue étudie chaque demande d’entrée selon le potentiel marchand du club demandeur : infrastructures présentes et futures, démographie de la ville en question, business plan

Cette ligue n’est donc pas une ligue comme on l’entend en Europe. Elle doit plutôt être vue comme une entité indépendante et toute-puissante, une unique entreprise centralisée qui détient les droits totaux de ses franchises ainsi que des contrats des joueurs qui leurs sont liés. Oui, un joueur qui signe un contrat ne le signe pas avec son club, mais bien avec la MLS.

Les inconvénients de ce modèle, en plus d’être flagrants, sont multiples. D’abord, sportivement parlant, une ligue fermée, c’est une ligue sans enjeu, c’est-à-dire sans régulateur qui punirait les équipes trop faibles et récompenserait les équipes performantes. Puisqu’une relégation ne sanctionne jamais une mauvaise saison, les joueurs évoluent dans un certain confort, loin de toute pression sportive. Comment progresser si aucune remise en question n’est nécessaire ? Qu’est-ce qui pourrait bien pousser les joueurs à vouloir faire toujours plus ?

Un deuxième inconvénient, encore plus problématique, concerne la monopolisation du football professionnel et la collaboration de la fédération américaine de soccer à cette dictature. La MLS, par son modèle économique, est une ligue très rentable. Elle touche la quasi totalité des droits télévisés, tandis que le salary cap (plafond de salaire) lui permet de réguler ses dépenses. En plus d’empêcher le développement sain des autres ligues, elle déstabilise leurs relations communes.

Une concurrence déloyale

Schéma pyramidal simplifié du soccer aux Etats-Unis

Lorsque l’on voit la structure pyramidale du soccer aux États-Unis, deux choses se distinguent d’emblée. D’abord, le nombre de ligues existantes et la coexistence (et donc concurrence) de plusieurs ligues à un même niveau. Cet imbroglio n’est pas sans conséquences : le nombre de ligues abolies depuis l’existence du système s’élève à plus d’une vingtaine. Ce système encourage en effet la lutte entre les ligues, qui font tout pour dépouiller leurs adversaires.

Cette instabilité a encore frappé dernièrement. La NASL (North American Soccer League), qui occupait jusqu’en 2017 le deuxième rang dans la pyramide, a vu son statut remis en question par l’USL, jusque-là au troisième niveau. Le 5 septembre 2017, la fédération rétrograde la NASL. Décision désastreuse pour cette dernière, qui estime qu’elle « ne va pas dans le sens d’une progression du soccer américain » et « met en danger des milliers d’emplois ». La ligue se voit même dans l’obligation d’annuler sa saison 2018-2019 et plusieurs de ses clubs (professionnels !) doivent migrer en ligue amateur.

Cette mauvaise gestion se répercute donc forcément sur ses acteurs : en moyenne, dix clubs américains disparaissent chaque année. Et, à la fin, les grands perdants de cette concurrence déloyale sont les joueurs. Le salaire moyen en MLS ne dépasse pas les 100 000$ par an. Les professionnels d’USL, eux, peinent à vivre de leur profession. C’est sans évoquer les millions de licenciés coincés au niveau amateur, sans aucune opportunité de passer professionnel.

Ces critiques portées à la MLS, loin d’être gratuites, proviennent d’un constat alarmant. Le soccer nord-américain stagne, voire régresse, alors qu’il repose sur un vivier exceptionnel. D’ailleurs, les chiffres d’audience ne mentent pas. Sur tout le football mondial diffusé à la télévision américaine, la MLS n’obtient que 6% des faveurs des téléspectateurs.

Conclusion : Hermès et Argos

Dans la mythologie grecque, Argos est un géant possédant cent yeux. Héra le missionne pour surveiller la maîtresse de Zeus, Io, transformée en génisse. Pour récupérer son amante, Zeus envoie Hermès auprès du géant ; il l’endort avec sa flûte et le tue. Le soccer américain est en quelque sorte un géant endormi par le système instable et déloyal imposé par la fédération.

Une différence les sépare. Le soccer dort, oui, mais n’est pas encore mort. Et depuis plusieurs années, des activistes comme Ben Fast militent pour sa survie. Ils souhaient pour cela la migration vers un système ouvert, incluant promotion et relégation et l’abolition du monopole MLS. Mais l’opposition est malheureusement rude et le changement lointain : comment faire bouger un système qui, s’il est sportivement limité, n’en reste pas moins lucratif ?

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