Anglais, Mandarin, Hindi, Espagnol, Français… Gujarati, Kannada, Persan, Bhodjpouri, Minnan… Près de 7000 langues dans le monde, dont beaucoup n’ont aucun lien entre elles. Et pourtant, il y a bien une langue universelle. Ce n’est pas l’espéranto, ni aucune langue composée de mots, de lettres, de phonèmes ou de sons. Cette langue, c’est le football.

Couleurs

Rio de Janeiro, 2019. Le taxi qui est censé m’emmener de l’aéroport Santos Dumont, où je viens d’atterrir par un vol intérieur de LATAM, vers mon appartement a quelques minutes de retard. Je regarde encore une fois les panneaux, pour être sûr de ne pas m’être trompé. Oui, c’est bien là qu’il va m’attendre. Il est facile de sortir du mauvais côté, à Santos Dumont. On peut facilement se perdre dans le centre commercial ultramoderne qui borde l’aéroport, et si l’on perd sa direction, on risque fort de se faire hijacker son taxi par un voyageur peu scrupuleux. En même temps, je guette sur mon téléphone l’avancée de mon chauffeur. Il sera là dans quelques minutes.

Ah, ça y est, je vois Thiago arriver au volant de sa Chevrolet – comme à peu près la moitié des taxis au Brésil. Il s’arrête devant moi, m’appelle maladroitement par mon prénom et m’ouvre le coffre pour y déposer ma petite valise. Un autocollant rouge et noir attire mon attention. Je confirme mon adresse, à la frontière entre Copacabana et Ipanema. Vingt-cinq minutes de trajet, peut-être un peu plus, il est huit heures du matin et le trafic est chargé à cette heure. La route longe la plage de Botafogo et Flamengo puis descend toute l’Avenida Atlântica. Le Christ Rédempteur me dévisage du haut de sa colline sur ma droite, la mer immense me questionne sur ma gauche.

Thiago n’est pas très loquace, comme souvent avec les touristes qui ne parlent pas du tout la langue. C’est le cas des trois-quarts des étrangers dans la Cidade Maravilhosa, rares sont ceux qui s’en formalisent.

Vitamines

Ei, Thiago, eu vi seu adesivo em seu carro. Você é um torcedor do Flamengo? Le visage mon chauffeur s’illumine au moment même où je prononce cette phrase. Il me répond, évidemment qu’il est supporter du Flamengo. Il me demande si je compte aller au match au Maracaña demain soir. Bien sûr que je compte y aller, mais je ne peux pas acheter mes places en ligne et je dois aller au centre d’entraînement pour les acheter. Il me dit de me dépêcher, le match a beau être anodin, le stade est quasiment comble. La conversation s’engage, il me demande pour quel club je suis. Olympique lyonnais, na França. Il connaît, me cite comme une véritable machine les noms de quelques anciens de l’OL. Juninho, Cris, et puis surtout Fred.

O Fred, Fred Chaves Guedes. Você o pegou em Lyon, ele é um enigma, esse cara. Bien sûr que c’est une énigme, Fred, c’est sans doute un de mes sujets de discussion favori avec les chauffeurs de taxi quand je suis à Belo Horizonte (*). Thiago a la langue bien pendue. Il enchaîne, me parle de son métier, me dit qu’il aimerait bien aller aux Estados Unidos, mais que c’est compliqué, qu’il ne parle pas anglais. Je lui conseille d’apprendre l’espagnol, ça sera plus simple et tout aussi utile s’il souhaite vivre dans la patrie de Washington Irving. Enfin, surtout s’il souhaite habiter dans le sud du pays.

Nous venons de dépasser le Posto 5, plus que quelques centaines de mètres avant d’arriver chez moi. Thiago me remercie, me dit que ça lui a fait plaisir de discuter avec un étranger qui aime le football. Il me dit que si j’ai besoin de quelque chose, que je lui demande. Je le remercie. Le football, en quelques minutes, a été une langue universelle.

(*) Fred évolue alors au Cruzeiro, qui est le club emblématique de Belo Horizonte.
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