Un centre mal détourné, une passe en retrait malheureuse, un dégagement fâcheux, un ricochet malencontreux… Toujours drôles pour les bénéficiaires et les spectateurs, moins pour les fautifs, il y a plein de manières de marquer contre son camp.

Silence

En fait, tout le monde rit des « CSC ». Les supporters de l’adverse direct surtout, bien sûr. Puis, dans un second temps, les supporters des autres clubs que le malheureux buteur rencontrera sur la route de la suite du championnat. Mais accordez juste un peu de temps aux supporters et aux joueurs du club concerné pour retrouver une dose d’autodérision, et ils se joindront bientôt à l’hilarité générale.

Pour autant, si semer le rire comme une traînée de poudre chez des spectateurs représente le graal pour un humoriste, cette émotion n’entre pas vraiment dans les missions d’un footballeur. C’est d’ailleurs souvent un silence de mort qui investit les lieux après un tel événement : l’opposé de l’essence d’un stade ! Et pour cause, les conséquences pour l’équipe peuvent rapidement casser l’ambiance, en témoigne le soulagement du buteur contre son camp lorsqu’un coéquipier – ou lui-même ! – transforme le but encaissé en anecdote grâce à une victoire au bout du fil.

D’autres n’ont pas cette chance. Mario Mandžukić a, par exemple, ouvert le score dans le mauvais sens en finale de Coupe du monde 2018. Sa déviation malencontreuse du coup franc d’Antoine Griezmann est à ce jour l’unique but contre son camp à ce stade de la plus belle des compétitions. « Heureusement » pour lui, il n’est pas resté longtemps dans les annales, la France ayant de toute façon largement dominé son sujet par la suite. En revanche, autre célèbre exemple, Jamie Pollock ne peut pas en dire autant. Dans un final de deuxième division anglaise 1997-1998 très accroché entre son Manchester City, Portsmouth, Port Vale et Queens Park Rangers, c’est son but contre son camp, par ailleurs merveilleusement ridicule, à l’avant-dernière journée contre les concurrents directs de QPR, qui scelle la relégation de City en troisième division… et l’éternelle reconnaissance des fans de QPR.

L’humour ? Toujours l’humour ?

Dans ces cas-là, le joueur a beau savoir qu’un match, et encore moins un but, ne décident pas entièrement du sort d’une coupe ou d’un championnat, le coup au moral n’en reste pas moins terrible. Le but contre son camp est en effet l’une des rares erreurs du football à stimuler autant le sens de la culpabilité. Car en plus d’être sous le feu des projecteurs pour les mauvaises raisons, en plus d’être à l’opposé même du but du jeu, on est bien souvent seul. Le CSC est quasi toujours une erreur purement individuelle. Alors le joueur ressasse. Ou même oublie, comme lors d’un choc post-traumatique. Sa nuit sera longue. Les semaines suivantes aussi. Ce sera, et c’est déjà, un véritable challenge mental à mesure que la cagade fait le tour du monde et que les rires s’échappent des travées.

Comment imaginer, à ce moment-là, que le rire triomphera un jour ? Et pourtant, il triomphe bel et bien. Le but contre son camp est finalement là où s’incarne le mieux l’irrationnalité du football. Tout le monde sait que c’est préjudiciable, tout le monde en a peur au moment d’une intervention défensive à la maîtrise discutable. Néanmoins, personne n’a jamais demandé à un buteur malheureux pourquoi il avait agi ainsi. Le CSC est un phénomène qui, par définition, se manifeste sans intentionnalité. Il n’est pas explicable. C’est une constante dans tous les témoignages : le joueur ne sait expliquer pourquoi il a mis un peu trop de puissance dans cette passe, un peu trop de volume dans cette tête…

Mais comme on gagne à onze, on perd à onze. Il n’y a donc pas dix mille manières de réagir : s’excuser d’abord, rire ensuite.

Des larmes au rire

La camaraderie est donc la clef pour passer à autre chose. Mais pour certains, malheureusement, le scénario prend une tournure autrement dramatique, voire tragique. On pense évidemment au tristement célèbre international colombien Andres Escobar, qui fut assassiné après l’élimination de sa sélection en phase de poules de la Coupe du monde 1994 alors qu’elle était parmi les favorites. Escobar avait alors inscrit un but contre son camp dans la défaite 1-2 face aux États-Unis. Moins grave, mais plus fréquent, on sait que le harcèlement pour la moindre petite erreur – quand ce n’est pas simplement la couleur de peau – sur les réseaux sociaux est malheureusement « logiquement » décuplé pour l’erreur ultime qu’est le CSC. D’autant plus lorsque des parieurs en furie s’en mêlent.

Mais le fait est qu’un but contre son camp peut tomber sur n’importe qui. Ce n’est pas parce qu’un joueur commet cette bourde qu’il ne sait pas jouer au football. L’humour doit donc sortir vainqueur. Et c’est assez rare pour être souligné, tant le rire est une émotion qui peine à faire surface dans le champ lexical du football. Lesdits réseaux sociaux, qui peuvent s’avérer diaboliques dans ces cas de figure, sont aussi justement l’illustration de l’hilarité qui entoure les CSC. De compilations en memes, les amateurs du ballon rond en raffolent, et c’est bien normal. Le but de Pollock, qui allie conséquences et comédie, compte par exemple plus de vues que les merveilles de Lionel Messi contre Getafe ou Bilbao.

Puisque tout le monde aime ça, comment finir sans citer les plus illustres numéros. Mentionnons donc le dégagement de Chris Brass (encore Manchester City), qui, d’une pierre deux coups, lui brise le nez et fait trembler ses propres filets. Le lob – un peu trop – en retrait du Lensois Frank Queudrue est également à montrer dans toutes les écoles de CSC. Dans la même veine, la passe en retrait de Lee Dixon, pourtant sous la menace d’aucune pression, est aussi dans la légende.

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"Le joueur de football est l'interprète privilégié des rêves et sentiments de milliers de personnes." César Luis Menotti.