Cela faisait plusieurs années qu’un projet de “Superleague” européenne était dans les tuyaux. Le 18 avril 2021 restera à jamais un jour funeste dans l’histoire du football, avec l’officialisation de cette compétition. Seuls une douzaine de clubs ultra-riches participeront à une compétition fermée, dans le but de proposer des affiches “impressionnantes” tous les week-ends. Mais ce faisant, plutôt que d’ajouter du suspens et de l’excitation dans le sport-roi, ces douze clubs signent l’arrêt de mort du football. 

Mérite, injustice et hasard

Le football est un sport où tout se fonde sur l’injustice et le mérite. Ces deux notions sont à la base de tous les matchs : ce ne sont pas toujours les plus forts qui l’emportent, mais ceux qui l’emportent le méritent. Car tout le monde joue avec les mêmes règles du jeu. Onze joueurs de chaque côté, deux buts, un seul ballon. Et celui qui marque le plus de buts l’emporte. Et à la fin de la saison, le titre est donné au meilleur d’entre tous. C’est l’essence-même du football que de permettre des renversements de situation, des épopées improbables, des clubs outsiders.

Sans cette petite dose d’injustice et de hasard, le football perdrait de sa saveur. Imaginez un instant un football où le Leicester de 2016, le Montpellier de 2012 ou le Deportivo La Corogne de 2000 n’existerait pas. Imaginez un instant un football où le Paris Saint-Germain gagnerait tous ses matchs, l’Olympique lyonnais tous sauf ceux contre Paris, et ainsi de suite. Car c’est cela que la Superleague européenne propose : un football où les hiérarchies sont figées à jamais. Et où aucune nouvelle histoire ne peut jamais s’écrire.

Aux yeux des clubs de la Superleague, rien ne peut évoluer à tout jamais. Et cela leur va bien, car ce sont eux qui créent cette ligue fermée. Mais cette ligue ne se fonde même pas sur le mérite. De quand date le dernier titre de champion d’Arsenal ? Et la dernière Ligue des Champions de l’Atletico Madrid ? Et puis comme cela se fonde sur le mérite, pourquoi ne pas inviter Nottingham Forrest, deux Ligues des Champions à son palmarès ?

Figé

AC Milan, Arsenal, Atletico Madrid, Chelsea, Barcelone, Inter Milan, Juventus, Liverpool, Manchester City, Manchester United, Real Madrid et Tottenham Hotspur. Voici les douze premiers clubs de cette Superleague européenne. Ces douze clubs sont fiers de faire partie de l’élite – financière – du football européen. Mais ils semblent oublier que cette élite peut évoluer. Ils semblent oublier que s’ils sont à cette place-là aujourd’hui, c’est parce qu’ils ont pu bénéficier de la beauté et du hasard du football. S’ils occupent ces places de choix, c’est justement parce qu’ils ont pu gravir les échelons, être promus, relégués ou champions.

Une Superleague format 1970 n’aurait pas eu grand chose à voir avec celle-ci. En prenant la même répartition de clubs par pays, on arrive à une distribution toute autre. L’Espagne serait représentée par l’Atletico Madrid, l’Athlétic Bilbao et le FC Séville. Pour l’Italie, on compterait Cagliari, l’Inter Milan et la Juventus. Quant à l’Angleterre et ses six clubs, elle alignerait Everton, Leeds United, Derby County, Chelsea, Liverpool et Coventry City.

Moins de la moitié des douze clubs signataires de cette Superleague faisaient partie de l’élite de leur football il y a cinquante ans. Mais en suivant leur modèle, ils seraient toujours au top du classement dans un demi-siècle. C’est nier l’évolution du football, nier les équilibres changeant, nier les tacticiens, nier le talent des joueurs que de proposer une ligue à tout jamais figée. Cette élite n’a pas de raison d’être, pas de raison d’exister, si ce n’est le pouvoir infini de l’argent.

Oligopole

Aux yeux de la Superleague, le football n’est plus qu’une industrie comme une autre. Une industrie où un oligopole pourrait s’établir, c’est-à-dire un petit nombre d’entreprises contrôlant le marché. Mais la réalité du football est complètement inverse. La beauté du football réside dans le fait que tout le monde peut participer dans ce jeu, tout le monde peut espérer renverser la hiérarchie, au moins l’espace d’une saison, sans avoir besoin d’investisseurs étrangers, sans avoir besoin de millions de supporters. Et l’âme-même du football est inscrite dans le fait que, saison après saison, des suprématies s’érodent, des clubs émergent, des légendes s’écrivent. La Superleague est une négation de ce qu’est le football dans son essence la plus pure.

Le football n’est pas un oligopole. Le football est fait d’exploits permanents, de retournement de situations, et c’est par nature une industrie fragmentée. On compte cent-soixante clubs professionnels en Angleterre, et six d’entre eux souhaitent s’accaparer le jeu. Mais le football est avant tout un sport du peuple. C’est ce qui a fait la notoriété du football à travers le monde : sa simplicité, et la capacité pour n’importe qui d’arriver au sommet. C’est d’ailleurs cela qui fait de la Ligue des Champions la compétition la plus prestigieuse du football européen.

En outre, le football n’est pas un sport américain, où les plus riches gagnent forcément à la fin. C’est justement tout l’inverse dans les sports de notre vieille Europe. Pour être intéressant, le football doit avoir une part d’incertitude, une part de chance, une part de hasard. Les hiérarchies doivent pouvoir être bouleversées, peu importe la taille du portefeuille.

L’avenir du football se joue maintenant. Et chacun a face à lui ses responsabilités : soutenir le football, ou bien soutenir la Superleague.

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