La pensée populaire veut que le sens du but soit inné pour un attaquant. Pour beaucoup, cela ne s’acquiert pas. Un attaquant est un buteur-né, ou bien n’est pas. Mais qu’est-ce que vraiment le sens du but ? Peut-on acquérir le sens du but ? Analyse de cette fonction fondamentale au footballeur.

Le sens du but, une donnée statistique ?

“Avoir le sens du but, c’est savoir marquer à n’importe quel moment, dans n’importe quelle situation”, témoigne Anthony, footballeur amateur. Son collègue Mohamed renchérit : “un joueur qui a le sens du but, il fait de n’importe quel ballon dans la surface une occasion de but”. Mais au-delà de cette analyse simple, la notion de sens du but questionne celle de l’efficacité. Un joueur qui a le sens du but est un joueur qui performe particulièrement dans cette phase. Soit parce qu’il marque beaucoup, soit parce qu’il marque plus qu’il le devrait. Ainsi, avoir le sens du but revient à surperformer dans le domaine des xG, les expected goals. Mais ce critère est hautement volatile.

Par exemple, Zlatan Ibrahimovic a réalisé deux de ses trois dernière saisons en Europe avec un ratio buts inscrits sur expected goals inférieur à un, c’est-à-dire mauvais. Le suédois est pourtant reconnu comme l’un des joueurs les plus chirurgicaux du football moderne. Et il est à peu près exclu qu’il ait fondamentalement perdu son sens du but, son flair, pendant quelques années. En outre, les expected goals sont hautement dépendants de l’animation offensive d’une équipe. Moise Kean est ainsi en surperformance lors de l’intégralité de ses saisons à la Juventus et au Paris Saint-Germain, et en sous-performance à Everton et à Verona.

Il ne paraît donc pas judicieux de définir le sens du but comme une donnée statistique, même si cela permet d’avoir une idée de la performance globale d’un joueur face au but. Le sens du but comme extrapolation de l’expected goals ne permet pas de traduire l’abstraction de ce terme.

Avoir le flair

Il paraît bien plus judicieux de se questionner sur la notion de flair. Celle-ci prête évidemment à débat. Car avoir du flair est à la fois savoir tenter sa chance quand la situation ne s’y prête pas forcément, pour pouvoir débloquer une situation, mais aussi savoir le faire suffisamment peu souvent pour ne pas pénaliser son équipe. Aucun indicateur statistique ne peut expliquer exactement la notion de flair : seule l’analyse en match du comportement d’un joueur permet d’avoir une idée réelle du flair d’un joueur. Et encore, cela doit être fait sur une période suffisamment longue pour ne pas être biaisé par la faiblesse statistique d’occasions dans un match. Car le football possède cette complexité offensive qui rend une analyse du flair particulièrement complexe… et importante.

Le flair peut se définir simplement de la façon suivante : la capacité d’un joueur à créer une occasion de but dangereuse là où il n’y en avait pas avant. Mais la notion de flair, par sa définition, engendre une confusion fondamentale entre la notion de création et celle de finition. Être un buteur, est-ce être un créateur ? Il semble que cela soit justement sur ce critère que l’on puisse distinguer un grand attaquant du reste des attaquants. Un attaquant ayant le sens du but doit justement avoir cette capacité à ne pas frapper mais faire une passe létale, qui peut provoquer un décalage et par conséquent une occasion plus dangereuse. L’altruisme est, contre-intuitivement, un corollaire du sens du but. Un attaquant ayant réellement le sens du but doit savoir ne pas être obnubilé par celui-ci. A l’inverse, il sera juste égoïste, et ne cherchera qu’à augmenter ses statistiques.

Peut-on gagner le sens du but ?

Mais alors, peut-on gagner le sens du but, ou bien ce sens est-il inné ? Même si cette notion semble plutôt associée à de l’inné, et à une espèce de vision supérieure du but, il est bien plus probable que cela fasse appel à une forte dose d’apprentissage. L’explosion offensive de certains joueurs en plein milieu de leur carrière en est sans doute l’illustration la plus parlante de ce phénomène. La simplification du style de jeu, l’expérience, l’évolution de la compréhension de celui-ci sont autant de critères qui permettent à un joueur de devenir de véritables tueurs.

Et, bien sûr, le repositionnement sur le terrain. Car le passage du milieu de terrain à une aile de l’attaque, d’un poste de relayeur à un de créateur, ou bien d’un côté vers l’axe aident les joueurs de football à prendre confiance dans leur efficacité offensive. Et à devenir des tueurs. Car devenir un buteur correspond finalement à gagner en réalisme tout en se procurant davantage d’occasions.

Ainsi, la notion assez abstraite de sens du but désigne finalement plus une capacité durant une période de temps définie qu’un réel facteur, quasiment inscrit dans l’ADN du joueur. Il paraît donc assez inopportun de qualifier un joueur marquant beaucoup de buts d’un joueur doté d’un sens de celui-ci, et, au contraire, de priver un joueur ne marquant pas assez de cette appellation. C’est finalement davantage la capacité à se mettre au service du collectif qui doit être le plus discriminant. Un avant-centre capable de délivrer quinze passes décisives est peut-être même plus précieux à l’équipe qu’un joueur capable de marquer dix buts.

Toutes les données statistiques proviennent d’Understat. Données correctes au 16 avril 2021.
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