Je m’appelle Zé Buscapé, et j’ai été façonné par l’environnement dans lequel j’ai grandi : une des favelas les plus violentes de Rio de Janeiro. Sur ma butte, on trouve tout ce que l’on veut. L’amour. La violence. Les armes. La drogue. Et même parfois le bonheur. Mais on trouve aussi, au hasard des rues, des petits garçons assis sur les marches de leur maison. 

Le vent salé

J’ai onze ans, et je suis assis sur les marches de ma maison. Ma mère est déjà partie au travail, elle m’a réveillé en partant. Mon petit-déjeuner, frugal, a vite été avalé. J’attends Físalis, il doit venir. Il m’a dit hier soir qu’il passerait à dix heures. Je ne sais pas quelle heure il est, je n’ai plus de montre depuis que je me suis fait voler la mienne en allant me baigner à la plage. Nous avons prévu d’aller jouer une pelada, un match de football pieds nus avec des amis. On devrait y être un peu avant que le soleil arrive à son zénith. Entre temps, on aura le temps de refaire le monde, de se balader dans les rues en rêvant de ce que l’on fera quand on aura de l’argent. Qu’est-ce qu’on sera bien, quand on sera riche.

Tiens, voilà Físalis. Est-ce que tu as pensé à ramener de la bière ? Ouais, super. En plus c’est de la Brahma, ma préférée. Elles sont bien glacées, et moi j’ai du guarana. On ira acheter de l’açaï glacé chez Antoni, en bas de la butte. Tu veux manger un morceau à la maison avant de partir ? Non, pas la peine, j’ai déjà grignoté quelque chose chez moi. Tu sais avec qui on va jouer ? C’est Alberto et Laranja qui m’ont invité, mais je ne sais pas qui sera là. J’espère juste qu’il n’y aura pas Xavantes, il est violent quand il joue. Qui ça ? Mais si, tu sais, le métis d’indien et de blanc, avec ses longs cheveux. Ah oui, lui, je n’aime pas jouer avec lui, il fait trop mal quand il tacle.

Rues sales

Allez, viens, on se casse d’ici. On dégringole ensemble les escaliers, comme deux petits chiens qui ont vu une gamelle en bas et qui se battent pour y arriver en premier. Rien ne nous presse, mais on ne veut pas perdre de temps dans les rues sales. Beaucoup de gens laissent leur détritus devant leurs maisons. Le jour où la ville voudra bien aller ramasser les ordures… En attendant, on aimerait déjà bien avoir l’électricité et l’eau, et puis pourquoi pas un titre de propriété. Même si nos mères et nos pères ne savent pas tous lire. Il y a un gros trou dans l’escalier, dedans c’est immonde. On retrouve côte à côte des vêtements déchirés, des seringues usagées, et mêmes des douilles de pistolet automatique. Quand on cherche bien, on peut trouver de tout, ici. Même ce que l’on ne devrait trouver nulle part au monde.

Le vent souffle fort ce matin, au loin on aperçoit l’océan qui se fracasse sur la plage. Pas grand monde se baigne, aujourd’hui, c’est trop dangereux. Tu te souviens, Físalis, quand Mauricio s’est fait avaler par les vagues ? Tu avais cinq ans, tu n’as pas de souvenirs, mais ça m’a marqué à tout jamais. Au moins, il ne s’est pas fait tuer par balle. Et on part dans un grand éclat de rire, parfois, ça fait du bien de relâcher un petit peu la tension.

Après tout, on a un match important à disputer ! Il faut défendre notre honneur, ce n’est pas parce que nous sommes les plus jeunes qu’il faut que l’on se moque de nous. On est peut-être moins puissants physiquement, mais techniquement, on se défend ! On prend un pari ? D’accord, qu’est-ce que tu me proposes, Zé ? Un concours de caneta, de petits ponts. Le perdant paye à l’autre un açai. Ok, ça marche !

La terre sur les pieds

On arrive au terrain, on est les premiers mais il y a un ballon qui traîne. Super, on va pouvoir s’échauffer en attendant que les autres arrivent. Devant Físalis, j’ai l’impression d’être Garrincha, Pelé, Friedenreich, tout ça en un seul homme. Avec mon pied droit, j’élimine, je dribble. Avec le gauche, je crochète, et puis je perds la balle, pour la laisser à mon ami, mon frère. La terre commence à se coller à nos pieds nus. C’est le meilleur, quand on ne dérape plus sur le sol mais qu’on commence à en faire partie. Laranja est arrivé avec Alberto et son frère, Vadir. On s’échange des passes, on se montre nos talents. Laranja a seize ans, Alberto aussi, mais Vadir est plus jeune que moi, il n’a que huit ans. Les équipes seront équilibrées, enfin si les autres arrivent. On ouvre les bières en les attendant.

Jogar uma pelada, et puis tomar uma cerveja. La vie est simple, parfois. Quand tout se déroule comme prévu, même les pires endroits du monde ressemblent au paradis. Ajaìr arrive, avec lui aussi un ballon. Je l’ai volé avant-hier dans un magasin de sport, regardez, il est tout neuf. En plus, comme il est tout beau, en parfait état, nos pieds nus vont se régaler contre le cuir moelleux. On ne joue pas la finale du championnat du Brésil, mais au moins celle du championnat carioca. Le soleil tape sur nos torses nus, nos shorts se salissent, les glissades, les buts, les tacles se succèdent. Les petits ponts aussi. J’en passe six, Físalis quatre. Et en plus, il s’en est pris un de la part de Vadir. Il s’est retrouvé les fesses par terre après le dribble ! Je vais manger mon meilleur açai après le match !

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