Je suis un indésirable. J’habite sur des terrains que personne ne contrôle. Je m’appelle Zé Buscapé, et je suis le pur produit d’une des collines les plus violentes de Rio de Janeiro. Sur ma butte, le temps se déroule plus vite qu’ailleurs. A peine nés, les garçons deviennent des hommes et les filles deviennent des femmes. Ici, mourir, c’est vivre. 

Comme j’aime le jour

J’ai dix ans, et c’est Rodriguinho qui règne sur la favela depuis la mort de Melo. Rodriguinho était cruel, violent. Pas beau, non plus. C’était un violent qui était arrivé au titre de plus grand patron de la butte en profitant de la peur de lui qu’avaient les autres. Rodriguinho avait pourtant un ami, un seul, Macezio. Macezio et Rodriguinho étaient aussi complémentaires que la main droite et la main gauche. Quand ils jouaient au football – et ils jouaient très bien au football -, ils se trouvaient les yeux fermés. Leurs enchaînements de passes étaient capables à eux seuls de déstabiliser une défense entière. Mais ce qu’ils adoraient avant tout, c’est faire la fête ensemble. Boire des bières, prendre de la cocaïne et danser comme des fous.

Rodriguinho ne faisait confiance à personne sauf à Macezio. Il savait comment avait terminé Melo, et ne voulait pas mourir comme lui. Il voulait rester le chef, pour toujours le plus fort. Et surtout, il rêvait d’étendre son empire au quartier d’à côté. Il s’imaginait déjà confier une partie du business à Macezio, et vivre la belle vie avant de s’enfuir pour les Etats-Unis. C’est comme ça qu’il rencontra Madrugada. Madrugada prétendait pouvoir trouver des passeports pour seulement quelques poignées de billets. J’ai vu pour la première fois Madrugada sur la butte à la fin du mois de février. En avril, c’était un habitué de l’appartement de Rodriguinho. Avec son air crasseux, je ne peux pas vraiment dire qu’il inspirait confiance. Son regard blafard, animé d’aucune énergie, donnait l’impression qu’il ne pensait qu’à entuber son interlocuteur. Et c’était probablement la pensée qui trottait sous ses cheveux sales.

L’ami de mon ami

L’ami de mon ami peut aussi bien être mon meilleur ami que mon pire ennemi. Quand Rodriguinho fait des sorties, il s’entoure de Macezio et de Madrugada. L’amitié de quinze ans n’est pas plus forte que celle de quinze jours. Et les deux peuvent se briser en quelques secondes. Macezio était ce que Rodriguinho rêvait d’être : beau, séducteur, intelligent et délicat. Quand il marchait sur les escaliers de la favela, les filles se retournaient pour l’admirer encore un peu plus longtemps. Je pense que Rodriguinho était jaloux de Macezio. Pour coucher avec une fille, Rodriguinho devait obligatoirement payer, ou bien faire usage de son poste pour obtenir les faveurs d’une fille intéressée.

Jusqu’au jour où il a rencontré Obrigada. Obrigada était belle, et elle s’était éprise de Rodriguinho, ténébreux trafiquant qui inspirait la terreur sur son passage. Personne n’a jamais vraiment compris pourquoi. Rodriguinho faisait tout pour Obrigada. Le moindre de ses caprices était aussitôt comblé. Une robe hors de prix, un nouveau sac, pas de problème. Un larbin est toujours là pour satisfaire les désirs du patron. Avant d’être la fiancée de Rodriguinho, Obrigada était sortie pendant quelques semaines avec Macezio, mais leur idylle n’avait pas duré longtemps.

Madrugada espérait pouvoir un jour devenir le bras droit de Rodriguinho, et contrôler une partie de la butte avant de pourquoi pas évincer son ami. Mais il savait que devant lui, un obstacle se dressait. Pour devenir l’homme de confiance, il fallait éliminer Macezio de sa route. Car Rodriguinho avait promis à Macezio qu’il serait le patron des bouches qu’il n’aurait lui-même pas le temps de contrôler. Pour Madrugada, rien d’autre que des miettes. Peut-être une bouche qui ne ramène pas d’argent, juste histoire de le calmer.

Le traître

Obrigada est devenue en quelques semaines une opportunité pour Madrugada de frapper fort. Un soir, très tard dans la nuit, alors que Rodriguinho était seul chez lui, Madrugada est venu claquer dans ses mains devant la porte. Je sais de source sûre que Macezio a couché avec Obrigada hier soir. L’histoire est fausse, bien évidemment, mais Rodriguinho ne le sait pas. Tu es sûr ? Absolument certain, je l’ai vue entrer et sortir de chez lui en cachette, les cheveux défaits. En réalité, elle était chez sa mère ce soir-là. Je vais le tuer. Il va mourir. Il va regretter d’être venu au monde, ce chien galeux. Mais prends garde, il ne faut pas qu’il se doute que tu le sais, sinon il va fuir ou se venger. Tu as raison, Madrugada, tu es de bon conseil. Il va mourir, et il ne saura même pas pourquoi.

Après le match de football, Rodriguinho est allé proposer à Macezio d’aller en haut de la butte, tous les deux, pour boire une bière. C’est la dernière fois que j’ai vu Macezio, avec son maillot aux couleurs du Flamengo sur le dos. On n’a jamais retrouvé son corps, il a probablement été immergé dans le fleuve, lesté par l’arme qui a servi au crime. Deux jours plus tard, Obrigada a été retrouvée assassinée, un couteau entre les cuisses, devant chez sa mère. On ne trahit pas Rodriguinho comme ça. Mais les méchants ne gagnent pas toujours. La tête de Madrugada a été retrouvée enfouie dans la décharge, son mensonge s’était su. Le reste de son corps était en train d’être dévoré par les chiens errants. Mourir est bien moins dangereux que vivre.

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« Quand un vrai génie apparaît en ce bas monde, on le peut reconnaître à ce signe que les imbéciles sont tous ligués contre lui ». (Jonathan Swift, 1667-1745)