Les favelas de Rio de Janeiro, c’est mon terrain de jeu. Je m’appelle Zé Buscapé, et j’ai vécu toute mon enfance et mon adolescence dans cet enfer sur terre. Entre drogue, football, trafics d’armes et de stupéfiants. Et j’ai eu peur. Peur de ne pas faire les bons choix. Peur de succomber à la tentation. Et surtout, peur de grandir.

Couronne sur la tête

Jeune débrouillard, enfant de la favela. J’ai tout dû faire par moi-même, j’ai grandi sans avoir personne pour me guider. J’ai appris tout seul à jongler, à dribbler, à frapper. Ce n’est pas mon père qui m’a appris à aimer le football. Ce n’est pas de mon père que j’ai hérité mon équipe de cœur. J’ai appris tout seul comment faire rentrer des fumigènes dans mon caleçon pour aller au stade. Et c’est aussi tout seul que j’ai su comment éviter les contrôles de police dans les descentes de la butte vers les plages. Je n’ai pas eu de maître ni de tuteur pour me dire d’aller en cours, ou pour me dire de travailler. Ma mère m’a dit des choses, mais j’ai pris mes propres décisions.

Aller mettre une couronne sur la tête de ma mère. C’était ça, mon rêve, quand j’avais huit, dix, douze, quatorze ans. Jusqu’à ce qu’elle me laisse orphelin, cela a toujours été mon credo. Mais pour pouvoir mettre une couronne sur la tête de ma mère, il fallait que je trouve les diamants et l’or. La vie est pleine d’embûche, dans la favela encore plus. J’aurais pu tourner dans la mauvaise ruelle au mauvais moment. Mais je ne l’ai pas fait. Est-ce que j’ai eu de la chance ? Probablement. Est-ce que le hasard a joué ? Bien évidemment. Si je suis en vie aujourd’hui, c’est à moitié grâce à moi, et à moitié grâce à Dieu. Ma bonne étoile m’a guidée dans le droit chemin quand j’ai tenté de prendre les chemins de traverse.

Mourir pour rien

Dans la favela, on meurt souvent pour rien. Il y avait un adulte qui comptait pas mal pour nous, enfants sans repères, c’était Joãozinho. On allait le voir, il nous parlait de ce reggae qui venait de Jamaïque, il fumait de l’herbe dans une pipe en terre en écoutant tous les matchs à la radio. Joãozinho considérait tous les enfants de la favela comme les siens. Il nous a appris à grandir, sans jamais donner d’ordres mais toujours en nous écoutant. Et puis un jour, je venais de fêter mes huit ans et Jõaozinho m’avait promis un cadeau. Un livre. A l’époque, j’étais triste, je ne savais pas ce que ça voulait dire de lire. Les mots, je les déchiffrais avec peine. Alors que faire d’un livre ? J’en avais voulu à Joãozinho de ne pas m’avoir offert autre chose.

Je suis parti sans lui dire merci. Joãozinho est allé fumer sa pipe sur les hauteurs de la butte, et a pris le mauvais chemin. Alors qu’il devait tourner à droite, il a tourné à gauche, et il a vu ce qu’il n’aurait jamais dû voir. Je l’ai appris bien plus tard. Il avait vu Melo pointer une arme dans le cou d’un mec, l’envoyer se barrer, et menacer une fille de son arme. Il l’avait fait entre deux murs sales, dans la pénombre, sans doute arraché par trop d’alcool ou de drogue. Joãozinho, qui n’avait jamais fait de mal à personne, est passé par là, a vu ça. Il a tenté de s’interposer. Son corps a été retrouvé dix jours plus tard dans la décharge avec trois balles dans la nuque. Avec celui de la fille. Le garçon a eu plus de chance, il a réussi à s’enfuir.

Grandir, c’est mourir

J’ai toujours cru que grandir, c’était mourir. J’ai longtemps cru que quand on était noir et que l’on devenait grand, soit on était footballeur professionnel, soit on était trafiquant, c’est-à-dire à moitié mort. Et puis il y avait aussi les blancs. En bas, sur la plage. Eux aussi peuvent devenir footballeurs. Eux aussi peuvent devenir trafiquants, eux aussi peuvent mourir. Mais ils peuvent faire autre chose, ils peuvent devenir riches. Ils ne sont pas obligés de devenir alcooliques s’ils ont passés les trente ans. J’ai longtemps eu peur de grandir. Même les footballeurs ne dépassent pas trente ans. Quand on est un garçon, quand on vit dans la favela, on peut mourir pour rien. Ceux qui ne meurent pas dans une bagarre de gangs se font prendre par une balle perdue. Ou par la police.

Et puis j’ai ouvert la page du livre que m’avait offert Joãozinho avant de mourir. A quinze ans. J’ai compris d’où nous venons. Le candomblé, la culture noire. L’esclavage. Pourquoi nous sommes noirs et pauvres, pourquoi les autres sont blancs et riches. Jorge Amado avait tout compris. Joãozinho voulait que je comprenne, parce qu’il avait confiance en moi, parce qu’il savait que je n’étais pas comme les autres. Parce que je lui avais dit que quand j’allais au stade, je passais plus de temps à essayer de comprendre ce qui se passait sur le terrain que de bêtement reproduire les figures des tribunes. Le jour de ma mort, j’aurais une pensée pour Joãozinho, sa pipe en terre, sa fumée herbacée. Je me souviendrais toujours de lui. “Tu verras, quand tu seras grand…”. “Grandir, c’est la clef de tout”. Si j’avais su ce qu’il lui en coûterait, j’aurais dit merci.

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« Quand un vrai génie apparaît en ce bas monde, on le peut reconnaître à ce signe que les imbéciles sont tous ligués contre lui ». (Jonathan Swift, 1667-1745)