Mon nom, c’est Zé Buscapé, et le gouvernement aurait bien aimé que je n’existe pas. Je suis un enfant des favelas de Rio de Janeiro. Un enfant de la misère, de la pauvreté et de la violence. Dans cet océan de danger, j’ai appris à nager pour éviter les écueils. J’y ai vu certains de mes amis sombrer, j’en ai vu d’autres tournoyer autour mais ne jamais s’y abîmer. Car certains ont été sauvés. Protéger nos frères, c’est peut-être ce qui nous assemble.

Frères de cœur

Je n’ai plus de frère, le mien est mort quand j’avais quatre ans. Ma mère, folle de chagrin, n’a jamais voulu avoir d’autre fils après moi. Elle avait trop mal pour pouvoir à nouveau souffrir, et tenter de nous faire grandir. Alors comme je n’avais pas de frère, j’en ai cherché. Ce n’est pas facile de se trouver un frère quand beaucoup cherchent à nous planter un couteau dans le dos dès que l’on dépasse la ligne. Ce n’est pas facile de se trouver un frère quand une personne sur deux sur la butte pense qu’elle réussira mieux toute seule qu’aidée, que les autres ne sont que des jaloux. Se trouver un frère, cela ne s’improvise pas, cela ne s’invente pas. Et c’est encore plus dur d’en trouver un quand on a dix ans, que l’on a faim et que notre mère pleure tous les soirs devant une photo jaunie.

J’ai toujours rêvé d’avoir des frères pour pouvoir aller jouer au football avec eux. Pour pouvoir ensemble aller au Maracanã supporter notre équipe de cœur. Et puis un jour, j’ai trouvé Físalis, avec ses grands cheveux blonds qui tombaient sur les côtés de son visage bronzé. Il était jeune, il avait trois ans de moins que moi. Mais j’ai tout de suite su que nous serions frères de cœur, qu’entre nous ce serait à la vie, à la mort. Il était tard, un soir, et je m’étais perdu dans les ruelles de la butte. Et je suis tombé sur lui, et il m’a raccompagné chez moi, sans même tenter de me soutirer de l’argent. Et nous nous sommes revus. Nous avons grandi ensemble, moi faisant office de grand-frère, lui de petit. C’est ainsi que lui, Físalis et moi, Zé Buscapé, nous devinrent dans la favela les Fizé.

Frères d’armes ?

Et puis un jour, on nous proposa de devenir frères d’armes. Frères d’armes, ce n’est plus juste jouer au football ensemble et défendre la même équipe. C’est prendre une mitraillette israélienne et être menaçants, au service du caïd qui contrôle la colline. Je n’ai jamais voulu rentrer là-dedans. Físalis, lui, oui. Sa mère l’avait pourtant bien éduqué, il allait même à l’école tous les jours et ne multipliait pas les flirts avec des gamines de son âge. Mais que peut-on faire face à l’appât de l’argent facile ? C’est tellement plus simple de gagner des billets en se promenant, arme sur l’épaule, qu’en trimant en tant que cireur de chaussures à Leblon. Le travail est mieux payé et moins fatiguant. Sauf que dans un cas, tu risques de te prendre une balle dans la tête.

Bien évidemment, j’ai tenté de le dissuader. Je lui ai dit que je ne voulais pas qu’il finisse comme mon vrai frère, tué lors d’une fusillade. Mais il n’a rien voulu entendre. Ce n’était même pas pour pouvoir sniffer, Físalis n’était pas vicieux comme ça. C’était juste pour pouvoir être quelqu’un, qu’on arrête de lui marcher sur les pieds dans la queue pour le bus. Quand on est un grand-frère, on rêve de tout sauf de ça. On rêve de le ramener à la raison, de le convaincre qu’à son âge, c’est bien mieux de jouer au football sur la plage que d’aller tirer à la mitraillette. Mais autant tenter de raisonner une enclume. On ne peut pas empêcher un enfant de faire ce qu’il a envie de faire quand on n’a pas d’autorité sur lui. Je n’avais pas les bonnes cartes en mains.

L’heure de vérité

Et puis parfois, le hasard fait bien les choses. Une simple discussion peut changer toute la donne. Dans la favela, les destins se jouent parfois en quelques dizaines de seconde. On peut passer d’une vie heureuse à une mort violente en un claquement de doigts. Pour Físalis, c’est l’inverse qui s’est produit. Il a suffit d’un match disputé sur le goudron brûlant du terrain d’en haut pour que le destin fasse son œuvre. Les recruteurs des clubs brésiliens qui sillonnent les terrains aiment particulièrement venir par là, car cela permet d’avoir un aperçu complet de la technique et de l’intelligence de jeu des joueurs. Et Dieu sait que Físalis était particulièrement intelligent. Avec sa crinière blonde, il avait impressionné le recruteur, qui lui avait proposé de faire un essai le samedi suivant.

Pendant que Físalis était tout à son essai, Rodriguinho, le patron de la butte, s’est fait cueillir par les flics d’une balle en pleine poitrine. Comme ça, une descente imprévue parce qu’il fallait remplir les chiffres de la brigade de la Police Militaire. Cinq de ses lieutenants ont subi le même sort, une poignée de soldats aussi. Ceux qui avaient une mitraillette ou un flingue dans la main ont été ramassés par les camions, et s’en sont allés faire un tour en prison. Físalis n’a pas été pris à son essai, mais quand il est rentré chez lui, les trafiquants qui lui proposaient la richesse n’étaient plus de ce monde. Parfois, il y a quelqu’un tout en haut qui nous donne des petits coups de pouce. Et qui nous aide à choisir le bon chemin.

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