Je m’appelle Zé Buscapé, et je fais partie des enfants maudits de Rio de Janeiro. J’ai grandi là où l’espoir flirte avec la mort, et où la haine et la bêtise sont plus courantes que l’argent propre. Mais j’ai aussi grandi à deux pas de l’océan, et j’ai fait glisser le sable entre mes doigts.

Voir l’océan

De chez moi, on ne voyait pas la mer. C’est un petit peu un comble d’habiter à Rio de Janeiro, en hauteur, et de ne pas voir la mer. Mais dans une favela, il n’y a pas de plans d’urbanisme qui protègent les beaux paysages. Un jour, on voit toutes les plages de la ville, et le lendemain le voisin a décidé de construire un étage supplémentaire à sa maison. Et le pire, c’est que bien souvent, on vient l’aider à construire. Et peut-être que lui verra la mer. Peut-être même que l’on montera sur son toit, avec deux ou trois amis et du Fanta Raisin, pour regarder la mer. On en profitera pour cracher sur les riches. Sur ceux de l’asphalte qui s’accaparent les meilleurs quartiers : Leblon, Copacabana, Ipanema… Trente-six kilomètres de plage dans tout Rio.

J’ai toujours rêvé d’avoir une maison qui donnait sur la plage. Mais quand on a même pas les moyens d’avoir une porte qui ferme à clef, il vaut mieux ne pas rêver de ce genre de choses. Alors avec mes amis, on fait des descentes. On prend les motos quand on a de l’essence, et on dévale les escaliers de la colline. À trois sur la moto, sans casque et en tongs, un ballon entre nous. Quand on arrive en vue de l’océan, que le bruit des vagues retentit à nos oreilles, c’est le bonheur. Vite, on se dépêche de ranger les motos, et on se précipite sur la plage. Pour éviter de se faire piquer nos affaires, on creuse un trou dans le sable et on cache tout dedans. Il ne faut pas oublier où l’on a tout mis, alors souvent quelqu’un garde le trou.

Jouer sur le sable

La légende veut que les grands clubs de football de la ville se soient créés sur les plages. Flamengo, Botafogo, c’est vrai que les noms des plages résonnent sur les maillots que l’on porte. Alors on rêve d’être les légendes du passé, ceux qu’on ne sera jamais. Et on dribble tous comme des beaux diables, sur le sable remué par les vendeurs ambulants de maillots de bain et les serveurs qui se baladent avec des caïpirinhas déjà prêtes sur leur plateau. On dribble, avec notre ballon, en rêvant d’être au Maracanã, et que le bruit des vagues soit celui de la foule. Parfois, les embruns de l’océan déchaîné viennent titiller notre visage et nos torses nus. Que c’est bon de sentir la fraîcheur des vagues… La vie est simple, parfois.

Et jouer sur le sable, ce n’est pas jouer sur le béton de la favela. La sensation est toute autre, le sentiment entièrement différent. On joue en dehors de chez nous, on se balade sur un terrain qui n’est pas le nôtre. Bien sûr, certains rêvent sûrement d’être repérés par les recruteurs qui rodent – une grande légende de la favela. Mais pour beaucoup d’entre nous, c’est avant tout le bonheur d’être libre. Le bonheur est simple, car nous ne sommes plus ceux d’en haut. Nous ne sommes plus les pauvres de la colline, nous sommes des cariocas à part entière. Avec nos règles, notre culture, notre jargon, notre accent, mais des cariocas. Copacabana et la Barra de Tijuca sont à nous aussi ! Il n’y a pas de raison qu’il n’y ait que les riches et les touristes qui en profitent.

L’heure de rentrer

Il y a toujours un moment d’immense déchirement quand il s’agit de quitter le sable blanc et de remonter sur nos motos. Car oui, quand le jour tombe, il faut rentrer dans la favela. On ne peut plus jouer au football quand il fait noir. Il n’y a même plus de touristes à détrousser. Et l’océan, avec ses vagues vicieuses, devient plus dangereux qu’une balle perdue dans une fusillade avec la police. Parfois, la police attend à l’entrée de la favela que l’on remonte, les pieds encore pleins de sable, pour nous demander une petite aide financière. Si l’on n’a plus rien sur soi, il faut éviter d’avoir encore quelques pétards dans les poches, sinon, on est bon pour une nuit au poste. Rien de grave, on sortira le lendemain matin, mais la partie de football sur le sable laisse un goût plus amer.

Le soir, au moment de s’endormir, après une douche salvatrice pour enlever le sable de la plage et le sel de l’océan, une sensation de bien-être nous envahit. Oui, nous sommes dans une maison qui est sur le point de s’écrouler dès qu’il pleut un peu fort. Et oui, les perspectives d’avenir se limitent principalement au trafic de drogue ou aux cambriolages. Mais on a le droit de rêver, sur la plage. On a le droit de se penser comme des joueurs de haut niveau, comme des ailiers talentueux qui font lever tous les stades du Brésil. La plage est à nous. C’est aussi ça, l’identité de Rio de Janeiro. C’est aussi pour ça que cette ville est merveilleuse, et que même recherchés par la police, on hésite à la quitter. Rio de Janeiro est à nous. Rio de Janeiro, c’est nous.

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