Je m’appelle Zé Buscapé, et dès le jour de ma naissance, j’ai semblé être condamné pour la vie. J’ai grandi sur un morro de Rio de Janeiro, ce qui signifie que j’ai passé la moitié de ma vie dans une favela. Certains de mes meilleurs amis sont morts parce qu’ils n’avaient rien fait, d’autre parce qu’ils avaient fait ce qu’il ne fallait pas faire. Et moi, je suis toujours-là. Parce que je n’ai jamais voulu disputer un match de football avec les grands, en haut de la butte. Ou plutôt, parce que pour moi, les matchs en haut de la butte étaient des matchs comme les autres. Mais tout le monde n’a pas eu cette chance.

Les yeux des mères

Je devais avoir treize ans. Pas plus. Je me revois encore, comme si la scène tournait en boucle dans ma tête. Je claque dans les mains à l’entrée de la maison, trois fois. Toutes les mères ne redoutent qu’une seule chose. J’ai toujours aimé celle d’Abacaxizinho. Elle se faisait battre par son mari, et un beau jour, elle l’a chassé à coup de pieds de la maison, pendant son sommeil. Personne ne l’aurait cru capable de faire ça, elle qui était aussi frêle que les roseaux qui poussent le long du rio. On ne l’a plus jamais revu, Fogueteiro. Parti. Chassé par la honte. Elle a élevé toute seule son fils et sa fille, à la sueur de son front. Elle a fait tout ce qu’elle a pu pour faire d’eux des gens biens.

Abacaxizinho avait un an de plus que moi, et souvent, on jouait ensemble le soir. Jouer avec lui, c’était un véritable défi. Je n’ai jamais vu personne réussir autant de passements de jambe défilé, à part peut-être au Maracanã. Ses frappes redoutables faisaient peur à tous les gardiens de la butte, même à ceux qui avaient dix-sept ou dix-huit ans. Abacaxizinho avait gagné son surnom parce qu’après chaque but qu’il marquait, il disait au gardien adverse cette phrase qui reste encore gravée dans ma mémoire. “Tu me paieras un petit jus d’ananas après le match !”. Et des petits jus d’ananas, Abacaxizinho en a bu un certain nombre. Il adorait cette boisson, c’était un peu son stimulant.

Il faisait un grand soleil, et le claquement de mes mains était le seul bruit qui venait rompre le calme relatif de la butte.

Le temps de réfléchir

Un peu plus tôt dans la journée, j’étais allé avec Abacaxizinho jouer un match en haut de la butte, avec trois ou quatre amis à lui. On avait été appelé par les plus grands, ils voulaient s’amuser un peu en attendant la livraison du jour. “C’est la coke la plus pure du Brésil, elle vient tout droit de Colombie.” Tout le monde était super excité par la nouvelle, et on avait à peine commencé le match sur le terrain goudronné que dix ou quinze soldats étaient au bord du terrain à nous encourager. “Vas-y, Zé Buscapé, marque un triplé !”. Quelques tirs de pistolet venaient rythmer le match, à chacun des buts, un peu comme les tambours des torcedirs du virage. Torse nu sous le soleil de plomb, j’avais l’impression d’être en train de rôtir en plein soleil comme un poulet sur la broche du boucher.

C’est exactement ce moment où Abacaxizinho entra en action. Crochet pied droit, dribble en talonnade du pied gauche pour se remettre face au jeu, frappe enveloppée de l’extérieur du pied en pleine lucarne. Sans doute un des plus beaux buts de l’histoire de la favela. “N’oublie pas de me payer un jus d’ananas à la fin du match !”. Le jour avançait peu à peu, et, sur les coups de deux heures et demi, alors qu’il n’avait jamais fait aussi chaud, un coup d’Uzi sonna la fin du match. “La cocaïne va arriver”. Je savais que c’était le moment pour moi de partir, de rentrer chez moi, si je ne voulais pas être mêlé à tout ça.

“Hey, Abacaxizinho ! Reste avec nous ! Mais oui, on va te payer ton jus d’ananas ! Allez, reste donc !”. Et Abacaxizinho est resté boire un jus d’ananas.

Les cloches qui sonnent

Pas le temps de réfléchir, j’enfourche une mobylette qui passait par là et je saute vers chez moi. J’ai à peine le temps de manger avec ma mère, qui m’attendait. Quelqu’un claque des mains devant chez moi. Il est arrivé quelque chose à Abacaxizinho. Quand on nous dit qu’il est arrivé quelque chose à quelqu’un, on sait tout de suite que c’est grave. On ne vient jamais nous annoncer comme ça que quelqu’un a été recruté par le Sport ou Botafogo. Et il faut réagir, ça peut être une question de secondes. Bien sûr, on ne va pas appeler un médecin. Car de toute façon, c’est déjà trop tard. On ne peut plus rien pour lui.

Nefasto, un des caïds, n’a pas apprécié qu’Abacaxizinho le dribble et lui mette un but humiliant. Il l’a provoqué en duel, à mains nues. Sauf que Nefasto, allumé par la cocaïne, avait un couteau dans la poche. En plein cœur, ça ne pardonne pas. Comme ça, juste parce qu’il avait mis un but trop joli et que l’autre était jaloux. Bien sûr, les autres ont réagi, et ont condamné Nefasto à être précipité depuis le haut de la décharge, mais ça ne change rien qu’il soit mort lui aussi.

C’est à moi de venir parler à sa mère. J’étais son ami, c’est à cause de moi qu’il est allé jouer ce match. Mais est-ce que c’est à cause de moi que Nefasto a pété les plombs ? Il n’y a pas un bruit. Juste le vent qui vient faire rouler les tôles. En haut de la butte, on rigole. En haut de la butte, les rails de coke sont encore là, sur tous les plateaux. Ici, les seules lignes sont tracées par les larmes sur mon visage. Ici, toutes les mères ne redoutent qu’une seule chose. L’espoir est le dernier à mourir.

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« Quand un vrai génie apparaît en ce bas monde, on le peut reconnaître à ce signe que les imbéciles sont tous ligués contre lui ». (Jonathan Swift, 1667-1745)