Parfois salués, souvent critiqués, les faits et gestes des arbitres sont quasi exclusivement commentés par le prisme de leurs décisions. Jamais ne parle-t-on de leur manière, à proprement parler, d’arbitrer. Or, à l’instar de celle des équipes que l’on adore évoquer, la « tactique » arbitrale a sa conceptualisation et ses évolutions.

Centre de la tension

Entre l’invisibilité de l’homme en crampons qui ne touche jamais le ballon et l’omniprésence du cowboy au sifflet, l’arbitre est l’objet d’une attention toute particulière dont peu d’acteurs sur le terrain peuvent se targuer. Pourtant, l’« homme en noir » n’a pas toujours joui de ce pouvoir. Il n’a d’ailleurs même pas toujours été sur la pelouse. En effet, même après la première codification du football en 1863, fruit de la réunion de quelques-uns des clubs londoniens les plus prestigieux et qui aboutira à la création du Football Association en tant que sport tel qu’on le connait aujourd’hui, les footballeurs sont encore les maîtres du jeu. Les capitaines des deux équipes se mettent d’accord sur les règles en début de match – elles changent en fonction des écoles – et tranchent quant aux décisions prises sur le jeu, elles-mêmes débattues entre joueurs.

En guise de tierce partie, deux juges de ligne sifflent les fautes en agitant un bâton pendant qu’un troisième arbitre, au bord du terrain, supervise le tout. Seulement, si ce dernier ressemble de loin à l’actuel arbitre principal, il n’a qu’un rôle consultatif et passe souvent des matchs entiers sans être sollicité ! L’essentiel du pouvoir arbitral est alors concentré entre les juges de ligne (umpires) et les joueurs eux-mêmes.

Il faut attendre 1886 et la création de l’IFAB (International Football Association Board) pour voir les règles se stabiliser encore plus et s’harmoniser en même temps que l’internationalisation du football – au sein du Royaume-Uni. Ce tournant dans l’histoire des règles du beautiful game devient logiquement un tournant dans l’histoire de son arbitrage. En 1891, une réforme institutionalise l’arbitre principal qui entre sur le terrain pour y faire régner les règles de l’IFAB. Les umpires sont alors relégués au rang de linesmen (arbitres de touche).

La Rous tourne

Les arbitres ont pris le pouvoir. C’est bien beau, mais encore faut-il savoir comment arbitrer. Tenez, imaginez. On vous donne deux assistants, un carnet, un sifflet, deux cartons. Vous voilà chargé d’arbitrer un match de football. Outre des vertus comme le charisme, la compréhension et l’autorité, comment s’y prendre ? Très vite, il apparaît comme nécessaire d’établir une méthode, une tactique pour maximiser le contrôle des trois arbitres sur le match. Et si la rustique Charte des arbitres de 1896 ne fait qu’effleurer le sujet, un de ses co-auteurs, l’ancien arbitre et bientôt éminent membre du comité des règles du football à la FA William Pickford, écrit un article en 1905 recommandant aux arbitres de touche de dépasser leur fonction et de surveiller le jeu dans le dos dans l’arbitre central. De bons débuts dans la théorisation de la division du travail entre les trois hommes en noir.

Entre alors Stanley Rous, Sir Stanley Rous. Ce gardien de but devenu arbitre international est davantage connu pour ses treize années à la présidence de la FIFA et sa réécriture concise et quasi biblique des lois du football : les fameuses 17 lois mises au propre en 1937 qui perdurent jusqu’à aujourd’hui. Mais, même si on le sait moins, il est aussi à l’origine d’une révolution arbitrale en créant une méthode scientifique qui conditionne les déplacements de l’arbitre sur le terrain : le Diagonal System of Control.

System of a Diagonal

Imaginé au tournant de la décennie 1930 et validé par la FA en 1934, le système à diagonale de Stanley Rous repose sur un constat simple : le chemin le plus efficace pour traverser un rectangle, entre exhaustivité et distance, est la diagonale. Pour mener à bien sa patrouille, l’arbitre central doit donc parcourir le terrain en diagonale d’un poteau de corner à un autre.

Cependant, on se rend très vite compte que rallier les extrémités du terrain est une perte d’énergie inutile. Le méthode moderne et définitive dit ainsi : l’arbitre court en diagonale du coin d’une surface de réparation au coin de la surface opposée. Dans le même temps, les arbitres de touche sont positionnés de part et d’autre du terrain, en quinconce et sur le segment du rectangle le plus éloigné de l’arbitre.

Reste alors à choisir sa diagonale. La diagonale dite « diagonale droite » part du coin droit de la surface, et inversement pour la « diagonale gauche ».

C’est peut-être un détail pour vous, mais pour le corps arbitral, ça veut dire beaucoup. Dans le temps, par exemple, les arbitres étaient encouragés à varier les plaisirs et à changer de diagonale à la mi-temps. Cela permettait entre autres de ne pas trop user deux touches sur quatre. En effet, sans changement de diagonale, les arbitre de touches piétinent la même ligne de pelouse pendant 90 minutes.

Aujourd’hui, alors que les équipements et terrains sont moins rustiques, cette attention n’est plus d’actualité. Mais les arbitres peuvent être amenés à changer de diagonale, d’un match ou d’une mi-temps à l’autre, en fonction du soleil, de la virulence des tribunes adjacentes voire du staff technique, quand ce n’est pas tout simplement l’arbitre central qui souhaite changer sa perspective sur le jeu.

Ref’olution

Si le système de diagonale en lui-même peut paraître évident, il révolutionne, à l’époque, la manière d’arbitrer en tant qu’il optimise grandement la surveillance et donc le contrôle du terrain. Puisque ses angles morts sont réduits au maximum et couverts par les arbitres de touche, et que son chemin lui épargne les changements abrupts de trajectoire, l’arbitre central gagne en champ de vision, en énergie et en lucidité. Le contrôle sur le match des trois arbitres est ainsi maximisé.

En somme, le Diagonal System of Control fait mieux que quadriller tout le terrain. Il octroie l’énorme avantage de toujours allouer quatre yeux à la surveillance de chaque compartiment du jeu depuis deux perspectives opposées. Et ce sans négliger les potentiels événements en périphérie du jeu.

Alors la prochaine fois que vous regarderez un match de football, prêtez aussi attention aux courses et à la prise d’informations de l’homme en noir : la scientifisation du beautiful game n’a pas touché que les joueurs.

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"Le joueur de football est l'interprète privilégié des rêves et sentiments de milliers de personnes." César Luis Menotti.