Je m’appelle Zé Buscapé. J’ai eu la chance et le malheur de grandir à Rio de Janeiro, dans ces quartiers que tout le monde pointe du doigt : les favelas. Pendant la moitié de ma vie, j’ai vécu une vie rythmée par les balles, les cris et le trafic de drogue. Et le football, évidemment. Pour beaucoup, la bascule entre ces deux univers s’opère le jour où ils versent le premier sang. Voici un récit de la violence ordinaire de mon enfance.

Enfer et paradis

Est-ce que vous avez déjà entendu le bruit d’une balle qui vient se fracasser dans la chair, entre les côtes ? Cela produit un bruit mou et cassant, que l’on ne peut confondre avec aucun autre. Quand la balle vient se figer dans la tête, le bruit est plus net, et surtout, cela éclabousse souvent autour. Pour éviter le bruit et les éclaboussures, par contre, c’est avec un coussin collé entre le flingue et le corps que c’est le plus efficace. Ces choses-là, on ne les apprend pas à l’école primaire. Mais pourtant, demandez à n’importe quel gamin de plus de huit ans de ma favela, il vous dira la même chose.

Et surtout, le plus important, c’est l’arme. L’ennemi numéro un du tireur, c’est son arme. Il faut qu’elle soit parfaitement huilée. Pour ça, rien de plus simple. Il suffit de descendre dans une station-service en bas de la butte, de menacer le caissier – quand il ne vous connaît pas déjà – et de remplir un jerrycan d’essence. Ensuite, il faut bien nettoyer son arme, même si l’essence a tendance à dessécher le métal. Et bien sûr, une fois que l’on a tué avec une arme, il faut s’en débarrasser le plus vite possible, afin que les flics ne puissent pas faire le lien entre deux cadavres.

Melo disait toujours qu’un futur soldat devait savoir tirer avant de savoir écrire. Il savait de quoi il parlait, le gredin. Pour lui, lire une lettre envoyée par un pote de prison était impossible. Il devait toujours demander à Milton de lui lire. Mais par contre, pour ce qui est de tirer…

La frappe

Quand on est gamin, on rêve d’être respecté par les plus grands. Chez moi, il y a deux moyens très simples pour arriver à ces fins. Soit devenir le pote du chef, soit devenir le chef. Nombreux sont ceux qui se sont risqués à tenter de devenir des brigands alors qu’il n’en avaient pas la carrure. Pour eux, la solution est simple. Une balle dans le dos, alors qu’on leur dit de se barrer en courant. Tuer ses amis avant qu’ils ne deviennent des ennemis, c’est la devise de tous ceux qui visent plus haut que le sommet de la butte.

Mais nous ne sommes pas au Brésil pour rien. Nous sommes la nation du football avant toute chose. C’est nous qui avons inventé le football, pensent même beaucoup de gamins. En réalité, ce sont les anglais, mais ce n’est pas très grave. Ce qui compte, c’est qu’on peut impressionner les patrons du trafic en étant un prodige sur les terrains de football. Parce que tous les mois, les gars de notre butte jouent un match contre ceux d’une autre. Et gagner ces matchs, c’est encore plus important que de faire marcher les bouches à foin. C’est une question d’honneur, de valeurs aussi. Il faut montrer à tout le monde que nous sommes les plus forts, dans tous les domaines.

Tous les gamins rêvent d’être sélectionnés pour ces rencontres informelles qui sont rythmées par le bruit des mitraillettes automatiques. Tous veulent se faire voir des patrons, de ceux qui sélectionnent pour ces rencontres. Et tout le monde sait qu’être guetteur offre la possibilité de se faire bien voir du patron. De celui qui occupe le haut de la butte, de celui qui fait la pluie et le beau temps sur la butte. Tout le monde le sait.

Premier sang

A trop vouloir jouer avec le feu, on finit par se brûler. C’est un petit peu le récit de la vie de ces gamins des favelas. Bien sûr, tout le monde aime fricoter avec Melo, avec le pognon, avec les chaînes en or. Et tous les gamins rêvent de s’arracher de ces baraques en parpaing, d’avoir une vrai maison, là-bas, dans l’asphalte. Et pour ça, ils se mettent à faire le guet pour des poignées de cruzeiros. Pour pouvoir se payer un ballon, pour figurer dans l’équipe, pour être présent sur les photos en une des journaux qui parlent en permanence de meurtres, de violence, de trafic de drogue dans les favelas. Et puis aussi pour se payer un mixeur électrique, un frigo neuf et un nouveau walkman.

Guetteur, c’est quand tu es sur les pentes de la butte et que tu agites ton cerf-volant quand un intrus – un flic, ou quelqu’un d’une autre butte – rentre sur la colline. Et puis après tu passes navette, tu envoies la drogue d’une bouche à foin à une autre, tu fais quelques livraisons. Si tu t’en tires bien, tu peux devenir soldat, et avoir des responsabilités dans le trafic. Mais pour ça, il faut être adoubé. Autrement dit, faire couler ton premier sang.

Premier sang. Généralement, tu as dix ou douze ans, parfois plus jeune. Pour la première fois, on te donne un flingue, avec l’ordre de tirer. Et tu tires, dans la tête. Juste pour rendre un service aux plus grands. De toute façon, ils l’auraient fait de toute façon. Tu peux te laver autant de fois que tu veux, l’odeur de la poudre et du sang te collera toujours à la peau. Quand t’as versé le premier sang, tu es perdu à jamais. Tu ne seras jamais footballeur. Premier sang. Trafiquant.

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« Quand un vrai génie apparaît en ce bas monde, on le peut reconnaître à ce signe que les imbéciles sont tous ligués contre lui ». (Jonathan Swift, 1667-1745)