Je m’appelle Zé Buscapé. J’ai grandi dans une favela de Rio de Janeiro dans les années 1970 et 1980. L’histoire que vous allez lire ci-dessous est celle de mon ami Mathéus, que tout le monde voyait faire une grande carrière de footballeur.

Le gamin des rues

Mathéus est né quelques jours après moi, à l’angle de la rua Nossa Senhora dos Mártires. Sa mère, Everalda, tout le monde la connaît dans la favela. Elle est femme de ménage dans les beaux quartiers de Rio, et passe des heures, tous les matins et tous les soirs, dans le bus bondé, pour revenir chez elle. Ses mains sentent toujours l’eau de Javel, et ses yeux sont toujours cernés. Elle a trois enfants. Mathéus est le plus jeune. Ses deux sœurs aînées, Marcia et Cécilia, font croire à leur mère qu’elles vont en cours, alors qu’elles passent la majeure partie de leur temps au bar de Milton, en bas de la butte. Là, elles draguent les trafiquants et tous ceux qui passent.

Mathéus est beaucoup plus jeune qu’elles. Il a dix ans de moins, et pas le même père. Tout le monde soupçonne le patron d’Everalda d’être le géniteur de Mathéus, même si elle n’a jamais dit le moindre mot dessus. Mais Mathéus est à moitié blanc, et cela n’est sans doute pas un hasard. Tout petit, déjà, Mathéus aimait jouer avec les ballons qui passaient dans la rue. Jusqu’à ses dix ans, une seule chose pouvait l’empêcher de jouer au football : l’odeur de la feijoada préparée par sa mère. Everalda fait une des meilleures feijoadas de Rio, et lors des fêtes de quartier, c’est elle que l’on sollicite pour venir préparer la marmite. Milton, quand il a un peu bu, dit qu’elle a été cuisinière, quand elle était jeune, et que c’est là qu’elle a tout appris.

L’âge fou

On dit souvent, à Rio, que l’eau douce gouttant sur la pierre dure finit par la percer. Là où je suis né, c’est l’eau sale qui finit par trouer la plus blanche des pierres. Quand c’était un gamin, Mathéus était le plus adorable des enfants. C’était vrai, jusqu’au jour où il a rencontré Azaïr. Azaïr se prétendait ancien joueur professionnel dans les années 50, mais personne n’avait jamais réussi à obtenir la moindre preuve de la carrière d’Azaïr.

“C’est quand même un super dribbleur, Azaïr”, me dit un jour Mathéus. Et c’est vrai que Azaïr, en une touche de balle, peut éliminer n’importe quel gosse du quartier. Mathéus s’est mis à passer beaucoup de temps avec Azaïr, et à le suivre le soir pour jouer avec lui. “Je veux être la prochaine star du Flamengo”, disait-il à tout le monde depuis son plus jeune âge. Et tout le monde le croyait.

Mais fréquenter Azaïr, c’est fréquenter le démon. Car en réalité, ce dernier est tout sauf un bon exemple pour les enfants. Violent, buveur, alcoolique… même sa femme l’a foutu dehors alors qu’ils venaient d’avoir un gosse. Mais surtout, Azaïr fume du crack toutes les après-midi. Pour se rappeler de ses heures de gloire, pour penser que le Maracana hurle son nom… Azaïr fume, Azaïr boit, Azaïr rêve. En échange de ses leçons de football, Azaïr demande à Mathéus quelques menus services. “Eh, gamin, tu peux aller me chercher un paquet de cigarettes ? Une bouteille de cachaça ?”. Et Mathéus de s’exécuter. Jusqu’au jour où c’est un caillou qu’il faut aller chercher à la bouche la plus proche. Puis deux, puis trois, puis un peu de cocaïne, juste pour se motiver un peu avant de s’entraîner. Le cercle vicieux est lancé, et Mathéus commence lentement à être pris dans l’engrenage infernal.

Le chemin vers l’angoisse

Un jour maudit, Azaïr se lève avec l’envie d’emmener le gamin faire un tour avec lui. Mathéus, Azaïr, une maison abandonnée. Et plusieurs cailloux de crack. Vite, Azaïr fabrique une pipe avec un vieux yaourt et un un briquet, et il montre au gamin comment aspirer de cette fumée qui fait vivre et mourir en un seul instant. Une bouffée, puis deux, et tout s’efface. Tout. Les rêves de jouer au Flamengo, la volonté de s’entraîner sans relâche, le goût de l’effort incessant. Tous les jours, Mathéus et Azaïr continuent de se réunir, mais plus pour jouer au football. Pour s’entraîner mutuellement dans le chemin vers la mort. Mais Mathéus n’a que treize ans. Sa mère, tous les soirs, folle d’inquiétude, le cherche, demande à tout le monde où il est passé. Mais personne n’a le courage de lui dire que son fils se drogue.

A dix-sept ans, quand Mathéus aurait pu pour la première fois revêtir le maillot de la Nação Rubro-Negra, qu’il aurait pu pour la première fois rentrer devant la foule en délire, son corps est retrouvé sans vie. Un plateau de métal à côté de lui, sur lequel il reste un billet roulé et quelques traces de poudre blanche, voilà ce que sera son dernier message. Le gamin qui rêvait de victoire joue désormais sur les nuages, il dribble les espoirs des enfants de la favela et marque dans le but laissé libre par Saint-Pierre. Le jour de son enterrement, j’étais là à faire brûler les bougies avec sa mère, qui sentait toujours l’eau de Javel. Avant d’ensevelir son corps pour toujours, nous nous sommes regardés. Et nous avons pleuré, comme les hommes pleurent quand ils perdent espoir en la vie.

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« Quand un vrai génie apparaît en ce bas monde, on le peut reconnaître à ce signe que les imbéciles sont tous ligués contre lui ». (Jonathan Swift, 1667-1745)