L’histoire que vous allez lire ci-dessous est celle de Zé Buscapé, né à Rio de Janeiro au début des années 70, dans une favela. Zé Buscapé, comme tous les gamins du Brésil, a été bercé pendant toute son enfance par le bruit des frappes dans le ballon, des supporters à la télé et des torcedirs dans les stades. 

Une vie sans amour

Le premier souvenir que j’ai de la vie, c’est les pleurs de ma mère. Les pleurs de ma mère, parce que mon frère s’était fait buter par les flics, d’une balle perdue dans une course-poursuite entre des trafiquants de drogues et des policiers. J’avais quatre ans. A partir de cet âge, j’ai appris à me barrer à chaque fois que j’entends le bruit d’un flingue ou d’un pétard. C’est pour ça que l’on m’a surnommé Zé Buscapé, José le feu d’artifice. J’ai une peur bleue du moindre bruit de détonation, et c’est sans doute ce qui fait que je suis encore en vie aujourd’hui. Ma peur du feu, mais aussi le fait que je n’ai jamais rêvé d’être un trafiquant de drogue et que je n’ai jamais séché l’école.

Là où je suis né, il n’y a pas de sonnette devant les maisons. Et pendant longtemps, il n’y a pas eu de serrure à ma porte. Quand tu veux rentrer chez quelqu’un, tu tapes dans tes mains, devant chez lui, en hurlant son nom. Généralement, une tête se pointe à la fenêtre. De mes cinq à mes neuf ans, mon voisin était un trafiquant de drogue important. On l’appelait Melo, mais ce n’était pas son vrai nom. Je n’ai jamais vu Melo sniffer la moindre ligne de coke, par contre, les joints, ça y allait. La porte de sa maison était peinte en bleue, parce qu’il était supporter du Cruzeiro. Quelle idée, à Rio de Janeiro, de supporter une équipe du Minas !

Mais c’était le seul mec que l’on n’allait pas faire chier pour ça. Le seul à supporter une équipe d’aussi loin, à part ceux du Ceara qui sont toujours à côté de la plaque. C’est avec Melo que j’ai commencé à jouer au football.

“Hey, Zé Buscapé, viens jouer”

Melo aimait bien, le soir, aller se balader dans les rues de la favela. Il disait que tout lui appartenait ici. C’est vrai. Les bouches d’égouts, c’est avec son pognon qu’elles avaient été construites. Les gamins s’achetaient des cahiers avec l’argent de la drogue. Quand il se baladait, il appelait souvent les gamins des environs pour venir jouer une pelada, une partie de football pieds nus dans un terrain vague. On met une paire de Havaianas pour faire les buts d’un côté, une autre paire pour faire les buts de l’autre. Et on joue, torse nu, pieds nus. On joue sous la lumière d’un projecteur électrique, quand il n’a pas été flingué par un tir d’arme automatique la veille.

Je ne sais pas exactement pourquoi Melo aimait jouer avec les gamins. Sans doute parce qu’il se sentait puissant, à pouvoir dribbler sans que personne ne puisse l’arrêter. Il avait toujours quelques uns de ses potes, les escolta, les gardes du corps, qui étaient sur le bord du terrain à fumer des joints. Et quand une équipe perdaient, ils venaient la renforcer et marquer quelques buts. Ici, personne n’a jamais voulu être gardien, parce que c’est le poste le plus ingrat. Si on perd les matchs, on insulte le gardien. Dans ce genre de matchs, c’est encore plus vrai. Parce que personne ne va ménager le gardien. Au contraire, c’est en l’humiliant que l’on prouvera sa force, et que peut-être, Melo nous repérera.

Devenir quelqu’un

Quand Melo est mort, j’avais neuf ans. Il en avait vingt-quatre, il avait plutôt bien duré pour un trafiquant de drogue. D’ailleurs, le suivant n’a pas duré très longtemps, quelques mois à peine. C’est normal, tout le monde veut prendre la place qui rapporte du pognon. Dans la favela, il y a deux options : soit tu t’en sors, soit tu termines au fond d’un trou, avec seulement les orixas, ces divinités païennes qui nous rassurent, à tes côtés. Pour s’en sortir, il ne suffit pas d’être le meilleur danseur de l’école de samba locale, il faut aussi avoir de la chance. J’ai un ami qui est devenu footballeur pour le Flamengo, un autre pour Botafogo, et deux pour le Vasco. Je ne sais pas ce qu’ils sont devenus, j’ai perdu contact avec eux sitôt qu’ils ont quitté la favela. Ici, ça se passe souvent comme ça. Tu pars, on t’oublie.

J’ai toujours décidé de faire mieux que les autres, c’est pour ça que je n’habite plus dans la favela mais que j’ai un grand appartement à Leblon. J’ai fait des études, j’ai pris des cours d’informatique, je ne me suis pas marié quand j’avais quinze ans. Mais ça ne fait pas de moi un gars de la bourgeoisie brésilienne. Je suis toujours noir, je bouffe la fin de mes mots quand je parle, et je n’ai pas fait une grande Fundação ou une université dans le Minas Gerais. Mais surtout, quand je vais au stade, je continue d’aller là où étaient mes potes. Dans les virage, au plein cœur de là où le stade vit véritablement. Je suis déjà allé en latérales, ce n’est pas une question de pognon. C’est tout simplement que je n’y retrouve pas la chaleur humaine que j’avais dans la favela.

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