Continuons de découvrir les entraîneurs ayant changé la face du football. Aujourd’hui, nous nous intéressons à Gustav Sebes, entraîneur du mythique Onze d’Or hongrois, l’une des meilleures sélections de l’histoire. 

Gustav Sebes, un homme à l’ambition débordante

Une carrière fructueuse

Gustav Sebes naît le 22 janvier 1906 à Budapest d’un père cordonnier. Dans son enfance, il réalise sa formation au sein du Vasas SC, le club de football de son quartier au nord de Budapest. Le football n’est cependant pas assez rémunéré à l’époque et Gustav étudie en parallèle de sa carrière. Il travaille à Budapest avant de partir en France pour être contremaître chez Renault. Durant ses années parisiennes, il signe au CO Billancourt, le club de l’usine où il travaille. Il y évoluera durant la saison 1926-1927. Il rentre ensuite en Hongrie et s’engage avec le MTK Budapest. En dix-huit saisons, Gustav Sebes remporte la première ligue hongroise à trois reprises et la coupe nationale en 1932. Il prend sa retraite en 1945.

À l’aube d’une révolution tactique mondiale

À l’époque, toutes les équipes évoluaient dans un schéma en WM. Ainsi, il était coutume d’employer un marquage individuel, car les deux dispositifs se calquaient parfaitement. Il y avait très peu de permutations ou de courses diagonales et le jeu était très rigide. Le football total développé par Boris Arkadyev ne s’était pas exporté dans toute l’Europe. Mais un homme allait changer cela. Cet homme, c’est Gustav Sebes.

Le football : un objet de rayonnement mondial

Sebes est nommé sélectionneur de la Hongrie en 1949, en complément de son poste de vice-ministre du sport. À l’époque, il bénéficie d’un réseau de recrutement assez exceptionnel. En effet, le football représentait un enjeu d’image capital pour le pouvoir communiste, et la défaite était très mal vue. Le gouvernement est ainsi allé jusqu’à supprimer la coupe nationale afin d’alléger le calendrier des joueurs.

Le football passe au premier plan dans le pays. Le ministère du sport et le parti communiste mettent sous tutelle le football hongrois. Dès 1949, les clubs sont nationalisés : le MTK Budapest est repris par la police et devient le Vörös Lobogó (« drapeau rouge », ndlr.) et le Kispest, club où évolue Ferenc Puskás, passe dans les mains de l’armée et devient le Budapest Honvéd (« défenseur de la patrie », ndlr.)

Une ascension rapide

La tactique Sebes : le football socialiste

Sebes voulait rompre avec la rigidité du WM classique. Ainsi, il souhaitait monter une équipe faite d’un jeu fluide, où tous les joueurs sont libres de décaler où ils veulent. Il appelait ça le « football socialiste ». Dans le jeu, la Hongrie recherche constamment l’espace en une ou deux touches de balle. L’entraîneur magyar recherchait ainsi la finesse technique et la fluidité collective qui manquait tant au football mondial. Ce sont d’ailleurs les bases du football total, popularisé vingt ans plus tard par Rinus Michels.

Peu importe le nombre de buts que concède mon équipe, l’essentiel est qu’elle en marque un de plus.

– Gustav Sebes

À l’image d’un Manuel Neuer, le gardien du Onze d’Or de Sebes, Gyulla Grosics, n’hésitait pas à sortir de sa surface de réparation pour dégager les ballons, pratique rare à l’époque. Les latéraux étaient encouragés à adopter un rôle offensif et à monter. Nando Hidegkuti, quant à lui, occupait un poste inventé par Gustav Sebes : le faux neuf.

Les premiers sacres de l’Aranycsapat Hongrois

En 1952, Gustav Sebes et la Hongrie montrent pour la première fois la puissance de leur Onze d’Or lors du Tournoi Olympique à Helsinki. Après avoir écarté la Roumanie au tour préliminaire (2-1), les Magyars survolent la compétition. Une victoire 7-1 contre la Turquie puis 6-0 contre la Suède avant de s’imposer contre la Yougoslavie (2-0) en finale vient offrir à Sebes son premier sacre en tant que sélectionneur.

Tout de suite, je fus conscient d’avoir sous les yeux une très grande équipe, la meilleure sans doute qui eût existé jusqu’alors.

– Jacques de Ryswick, 100 000 heures de football

En 1953, la Hongrie s’impose 0-3 à Rome et finit acclamés par 111 000 communistes italiens. Ils remportent par la même occasion la Coupe Internationale Européenne, ancêtre de l’Euro créée par un certain Hugo Meisl.

Au total, Gustav Sebes aura disputé 67 rencontres avec la sélection hongroise. Son bilan ? 51 victoires pour 10 nuls et 6 défaites. Avec notamment un ratio impressionnant de 4,2 buts par match (281 buts inscrits en 67 matchs).

Le match du siècle

Suite à ce match, Gustav Sebes et la Hongrie reçoivent une invitation de la part du secrétaire général de le fédération anglaise, Stanley Rous. Ce dernier invite les Magyars pour un match amical face aux Three Lions à l’Empire Stadium, ancêtre de Wembley, afin de tester leur niveau.

C’est ce 25 novembre 1953 que se déroula ce qui fut surnommé le match du siècle. La Hongrie restait sur 24 matchs sans défaites. La dernière remontait à mai 1950 face à l’Autriche, 5-3. L’Angleterre, quant à elle, n’avait à l’époque jamais perdue sur son sol. Les anglais se voyaient d’ailleurs gagner sans encombre : « les hongrois sont des amateurs » déclarait alors un journaliste de l’Evenning News dans l’Equipe le jour du match.

Anglais et Hongrois ne le savaient pas encore, mais ce match allait changer à jamais l’histoire du football.

Les matches importants se jouent dans les détails. Ceux auxquels l’Angleterre ne prêta pas attention, c’est que les hongrois ne jouaient déjà plus comme toutes les autres équipes. Préférant le schéma MM au WM, les Hongrois leurs posent beaucoup de problèmes. De plus, la sélection de Sebes n’exerçait pas de marquage individuel, qui se repérait jadis grâce au numéro du maillot. Le Hongrois n’avait pas fixé les numéros de ses joueurs, pratique que l’Angleterre avait popularisée. Il l’avait fait par ordre numérique. Ainsi, alors que le défenseur central devait porter le 5, il portait le numéro 3. Ensuite, le 9 de Nandor Hidegkuti ne correspondait pas puisqu’il évoluait dans l’entre-jeu et non en tant avant centre. Tous ces changements ont mené l’Angleterre à la dérive.

L’entrée des deux équipes à l’Empire Stadium

Des anglais totalement dépassés

Hidegkuti est le point central du jeu magyar : tout passe par lui. Sa position est, comme précisé précédemment, du jamais vu dans le monde du football. Ses déplacements sont impossible à anticiper pour les adversaires qui sont totalement déstabilisés et ne savent pas quelle décision prendre. Habitué au marquage individuel, il était impossible de suivre le faux neuf sans déformer son propre dispositif.

Les anglais auront tenu quarante cinq secondes. Le temps d’une récupération haute, d’un une-deux et d’un tir somptueux de Hidegkuti en lucarne. Les Three Lions (tout comme la plupart des sélections à l’époque) jouent dans les pieds et se concentrent principalement sur des percées individuelles pour trouver la faille au sein de la défense magyare, sans succès. Grâce notamment à un triplé de Nando Hidegkuti, la Hongrie s’impose 3-6 à l’Empire Stadium.

La Hongrie a donné une leçon de football à l’Angleterre dans ce qui fut probablement la plus belle démonstration de jeu offensif jamais vue dans un match international en Grande-Bretagne

– Pat Ward Thomas dans The Guardian, le 26/11/1953.

En mai 1954, l’Angleterre quémande une revanche, cette fois-ci à Budapest. En six mois, l’Angleterre prouve qu’elle n’a toujours rien appris et les Hongrois offrent une nouvelle leçon de football : 7-1, score final.

Crédit Photo : Queen of the South

Magyars Maudits

Une Coupe du Monde 1954 sensationnelle

Après avoir remporté le Tournoi Olympique, les Hongrois veulent viser plus haut : la Coupe du Monde 1954.

Pour cette compétition, Jano Dalnoki est le seul joueur vainqueur du Tournoi Olympique à ne pas être présent en Suisse, preuve de la constance et l’équilibre présents au sein de la sélection de Sebes. La phase de groupe n’est qu’une formalité pour les hongrois qui livrent un récital. Victoire 9-0 puis 8-3 respectivement contre la Corée du Sud et la RFA, grâce notamment à deux quadruplés de Kocsis. Malheureusement, Ferenc Puskás se blesse contre l’Allemagne de l’Ouest et déclare forfait pour le quart et la demi finale.

En quart de final, c’est la Seleção qui se dresse face aux Magyars. Comme la quasi totalité des équipes, les Brésiliens évoluent toujours en WM, avec marquage individuel et un jeu au sol. Les hongrois ont du plus de mal que lors des phases de groupe, mais parviennent à s’imposer 4-2. Gyula Grosics peut remercier son poteau, qui a vu s’écraser la frappe de Didi dans le temps additionnel alors que le score était de 3-2. Les Hongrois parviennent à tuer le match sur l’action qui suit. Au coup de sifflet final, une bagarre éclate, où même Gustav Sebes et l’entraîneur brésilien sont concernés.

Brésiliens et Hongrois en viennent aux mains au coup de sifflet final (crédit photo : Betshoot.com)

Un ajustement tactique décisif

En demi finale, c’est toujours sans Puskás que la Hongrie affronte l’Uruguay. Les sud-américains sont tenants du titre, déjà deux fois vainqueurs et invaincue dans la compétition. Ils n’ont en effet pas été conviés à participer à la Coupe du Monde 1938, jugés trop forts par Mussolini.

Pour cette rencontre, Sebes change légèrement sa tactique, s’adaptant ainsi au jeu des Uruguayens. Il faut avant tout jouer la possession et faire tourner le ballon en jouant simple pour tenter de faire perdre patience aux Uruguayens, réputés agressifs. Hidegkuti et Palotas, le remplaçant de Puskás, sont invités à permuter. Kocsis, auteur d’un tournoi splendide, est, quant à lui, convié à rester devant et à ne jamais redescendre soutenir ses coéquipiers.

À la pause, les Hongrois mènent par le plus petit des scores. Sebes donne l’ordre de continuer à faire courir les sud-américains et à pratiquer un jeu en une-deux en phase offensive plutôt que de tenter des dribbles. Dès le retour des vestiaires, Hidegkuti fait le break. Malheureusement, les Uruguayens reviennent par deux fois grâce à Juan Hohberg. En prolongations, la Hongrie tremble alors que les sud-américains touchent le poteau. C’est sur deux têtes magistrales que Kocsis, plus réaliste, envoie la Hongrie en finale de la Coupe du Monde 1954. Comme face au Brésil, le score final est de 4-2. Les hongrois font ainsi chuter l’Uruguay qui n’avait jamais perdu dans la compétition.

« Ce fut le plus grand match auquel il m’a été donné d’assister pendant les vingt six ans de ma carrière de joueur et de dirigeant. » déclare Gustav Sebes après la victoire face à l’Uruguay

Une finale cruelle

La Hongrie décroche son deuxième ticket pour une finale de Coupe du Monde après celle perdue face à l’Italie de Vittorio Pozzo en 1938 (1-4).

En finale, c’est face à la RFA que la Hongrie veut écrire l’histoire. Les deux équipes se sont affrontées en phase de groupe, et la Hongrie était sortie largement vainqueur (8-3). Elle est une nouvelle fois favorite pour cette rencontre.

De gauche à droite : Puskas, Grosics, Lantos, Toth, Hidegkuti, Llorant, Zakarias, Buzanski, Czibor

Même s’il est diminué, Ferenc Puskás est de retour pour cette finale. Les Hongrois sont usés, ont davantage joué que leur adversaire et surtout, Gustav Sebes n’a jamais fait tourner son effectif contrairement à la RFA qui avait aligné une équipe largement moins performante en phase de groupe. Malgré ça, les hongrois entament parfaitement la rencontre et mènent 2-0 en seulement huit minutes de jeu. Le retour de Puskás aura été décisif puisqu’il ouvre le score. Toutefois, à l’image du match contre l’Uruguay, les Allemands recollent par deux fois.

Le miracle de Berne

Toni Turek, le dernier rempart de la RFA, réalise des arrêts fantastiques et même les reprises de volées de Hidegkuti ne parviennent pas à franchir les filets allemands. Alors qu’elle n’avait jamais été menée dans cette Coupe du Monde, la Hongrie concède un troisième but à six minutes du coup de sifflet final. Dans le temps additionnel, Puskás parvient à égaliser et délivre tout un peuple avant que l’arbitre ne vienne signaler un hors jeu inexistant. Ce match sera surnommé le Miracle de Berne. Tout comme en 1938 où, à domicile, l’Italie de Mussolini avait corrompu sa Coupe du Monde pour montrer sa puissance aux yeux du monde, la Hongrie s’incline une nouvelle fois en finale de manière irrégulière.

Plus tard, les joueurs de la RFA seront concernés par des accusations de dopage qui, bizarrement, n’ont jamais fait l’objet d’une enquête réelle. Le Onze d’Or ne restera dans l’histoire qu’un perdant magnifique, mais mérite d’être connu aux yeux de tous. Si Ferenc Puskás fut popularisé grâce à son passage au Real Madrid, Hidegkuti méritait tout autant, si ce n’est plus, cette reconnaissance mondiale.

Une fin apocalyptique

Après cette Coupe du Monde, le Onze d’Or hongrois vole en éclats et connaît une fin des plus triste. Malgré une nouvelle  série somptueuse de dix-huit matchs sans défaite, les choses dégénèrent peu à peu. Ferenc Puskás est écarté de l’équipe pour « paresse sur le terrain » et le gardien Gyula Grosics est arrêté à l’automne 1954 et emprisonné pour « opinion politique ambiguë ». Enfin, Gustav Sebes est pris pour cible par le ministère des sports pour « penchants bourgeois. »

En déplacement européen avec leur équipe du Budapest Honvéd, les internationaux Ferenc Puskás, Sandor Kocsis et Zsoltan Czibor ne rentreront plus jamais au pays. Ils signent respectivement au Real Madrid et au FC Barcelone pour Kocsis et Czibor. Ils ne reverront plus jamais leurs coéquipiers avec qui ils ont écrit la plus belle page du football hongrois.

La Hongrie tombe ainsi dans la crise et c’est dans un bain de sang que le gouvernement réagit. Après avoir perdu ses meilleurs atouts, Gustav Sebes ne peut plus rien faire avec la Hongrie. Il est démis de ses fonctions après avoir concédé trois défaites consécutives contre la Turquie (1-3), la Tchécoslovaquie (2-4) et la Belgique (4-5).

Gustav Sebes s’éteint dans sa ville natale de Budapest le 30 janvier 1986, à quatre-vingts ans. De la popularisation du faux numéro neuf au développement du football total, l’entraîneur magyar aura révolutionné le monde du football. Le Onze d’Or Hongrois restera à jamais comme l’une des meilleures équipes de l’histoire. Le match du siècle face à l’Angleterre est disponible en entier sur Youtube et, malgré la qualité d’image, cela reste un match à voir pour tous les fans du football et de son histoire. Et qu’importe s’il n’y a pas d’étoile sur leur maillot : ils ont mérités une reconnaissance éternelle.

 

Par Rijsel, le 20/12/2018.

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