Les matchs de football qui guident nos vies sont un parfait symbole du chemin tortueux que nous prenons. Car dans les méandres, dans les cours d’eau qui jamais ne suivent leur chemin se présentent beaucoup de réalités de la vie. 

Le paradis

Le football est un paradis. Un paradis perdu dont nous recherchons chaque jour le sens, la profondeur et la plénitude. Une plénitude compliquée à appréhender, parce qu’elle change de sens à chacune des secondes qui s’écoule. Elle se faufile, elle change d’apparence, elle joue avec nos sens. Parfois, lorsque l’on pense qu’elle avance, elle recule en fait, et le mouvement qui s’apparente à un va-et-vient constant est pourtant à chaque fois complètement différent. Il n’y a pas de règle, et les espoirs se heurtent à la réalité constante d’un passé rouge et vert. Rouge comme le sang, vert comme la pelouse. Un passé qui s’ignore, que beaucoup ignorent et qui pourtant dirige les actions les unes après les autres.

L’enfer se situe parfois sur les terrains de football et dans ses tribunes. La haine suit un chemin beaucoup moins tortueux que celui qui mène au paradis. Certains, bien sûr, pensent bien faire et se sacrifient pour leurs semblables d’un tacle ravageur qui leur fait mal, qui tire sur chacun de leurs membres, qui violente leur être dans leur pleine entièreté. Mais cet acte est-il complètement désintéressé ? Pas forcément, parce qu’il y a toujours au fond la simple et unique volonté de faire triompher le collectif auquel on appartient. Et par conséquent de se faire triompher soi-même au son des performances collectives. Un acte désintéressé à l’origine, peut-être. Mais la finalité est tout sauf louable, même si la réalisation est ornée de bénéfices non négligeables. Et cela, c’est l’enfer. Parce qu’il vient se placer en opposition à ce que l’on pense.

L’heure

L’heure n’est jamais venue, elle arrive pourtant bien trop tôt à de nombreuses occurrences. Salies par le temps, bafouées par les humains, les heures ne sont pas suffisamment présentes, trop absentes pour pouvoir signifier quelque chose. Aucun être humain n’est jamais parvenu à faire durer les heures un bon moment, un moment suffisant, un moment convaincant. Et le football ne fait pas exception à cette règle qui cause des morts tous les jours de l’année. L’heure est présente depuis notre naissance et jusqu’à notre disparition totale de cette planète terre maudite pour les humains qui n’émargent pas autant qu’ils l’aimeraient. Et le football ne fait que nous rappeler que le chemin temporel est violent, incompressible et beaucoup trop court. Car il est à la fois minuscule et immense, jamais dans le bon tempo. Toujours trop décalé par rapport à ce qu’il faudrait en penser dans un monde idéal.

Nous voulons faire corps avec le temps, bien sûr, mais nous ne parvenons pas toujours à atteindre cet objectif idéalisé. Le souverain est garant de l’ordre politique, mais fait peur par le châtiment qu’il peut infliger en cas de désobéissance à la loi ; et donc le citoyen ne peut pas se reconnaître dans le roi. Dans l’or, les différents éléments ne sont que le résultat de l’assemblage de parties qui est contingent. Faire corps, c’est aussi éprouver un plaisir dans un corps à l’équilibre précaire. Ce qui est étonnant, c’est qu’à partir de si peu d’atomes, il y ait une telle variété dans les corps. En onze joueurs, c’est identique, en quatre-vingt-dix minutes, c’est identique : la différence est présente de manière absolument incompressible. Et c’est une expression absolument incroyable du chemin tortueux emprunté par le football.

Diastole et systole, un paradoxe tortueux

L’insertion temporelle du football est un corps vivant, mouvant, incohérent. Comme un mouvement de diastole et systole. Le corps, dit Merleau-Ponty, « symbolise l’existence » en ce qu’il porte son double mouvement de diastole et de systole, son entrée dans le monde et son retrait du monde, comme la veille et le sommeil. « Le corps est la possibilité pour mon existence de se démettre d’elle-même, de se faire anonyme et passive, de devenir la cachette de la vie » comme le dit Binswanger. Éteint, anonyme, muet comme une tombe, le corps, selon le jeu de mot de Platon est à la fois sôma et sema, corps et sépulcre, corps et signe. Il en va de même de l’écriture temporelle du football, inscrite en vis-à-vis avec les réflexions

Tombeau, le corps suscite encore l’attente, appelle au réveil, comme une résurrection : en son retrait même, le corps manifeste son ouverture au monde, sa promesse de revenir à la parole, au geste, à une vie qui ne soit plus seulement biologique mais intentionnelle, dans son insistante référence à une extériorité. Le corps le plus éteint se présente encore comme un corps intentionnel, « je ne deviens jamais tout à fait une chose dans le monde » comme le dit Merleau-Ponty. Cette dimension intentionnelle, le corps la doit à l’absence qui se creuse en lui.

Il y a dans le football des signes où l’obscurité n’est pas regrettable. Nous assumerons cette puissance vitale footballistique qui est une expression de Dieu lui-même, si jamais il existe. Les désirs obscurs ont vocation à être remplacés par la délectation et la joie. Pour avoir des relations privilégiées, il faut ne pas rompre les liens entre les corps mais les connaître et les reconnaître. Et c’est là la morale qui nous est dictée, match après match, par le football dans son entièreté intellectuelle.

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« Quand un vrai génie apparaît en ce bas monde, on le peut reconnaître à ce signe que les imbéciles sont tous ligués contre lui ». (Jonathan Swift, 1667-1745)