Depuis la fenêtre de mon appartement de l’ouest parisien, assis sur un coussin violet posé sur mon balcon, j’entends des gamins jouer au football. Depuis ma fenêtre, je les écoute crier, hurler lorsque des buts sont marqués. Et depuis ma fenêtre, je les imagine s’extasier, sauter de joie à chaque action. Car depuis ma fenêtre, j’ai l’impression de vivre un grand match de football.

Sous le soleil couchant

J’ai la sensation étrange d’être plongé dans une atmosphère des grands soirs. Le soleil se couche un peu tard, car nous sommes en été. Les gamins en profitent pour échapper à la vigilance maternelle. Un peu plus longtemps. Ils grandissent, pendant que nous autres vieillissons. Moi, je suis peut-être de la vieille école, mais tout ça m’amuse et me fait doucement sourire. A dix-huit ans, ils seront en pleine mer, mais pour le moment, pour les quelques années qui restent avant l’âge adulte, ils peuvent profiter. Profiter de chaque seconde, de chaque instant, et de ma fenêtre je les jalouse doucement. Car sous le soleil couchant, ils jouent au football. Ils ne le savent pas, bien sûr, mais cela fait partie des choses que l’on regrette plus tard. Quand on a grandi.

L’un croit qu’il est Messi, l’autre se prend pour Ronaldo. Le portugais, bien sûr, on ne parle plus jamais du brésilien. Il y a cinq ans en Allemagne, d’autres se seraient pris pour Götze. Là, ce soir bien précis, c’est plutôt Antoine Griezmann qui a la côte. Normal, on est en France, dans l’ouest de Paris. Les gamins sont bien élevés, ils se lavent sans doute les mains avant d’aller à table. Sans doute qu’ils ne les présentent plus à leurs parents avant de s’asseoir. Peut-être même qu’ils osent prendre place autour de la grande table de la salle à manger avant la maîtresse de maison. Je n’ose pas imaginer qu’ils commencent à manger avant d’avoir vu leur mère commencer. Les jeunes générations partent à vau-l’eau, disent les vieux réactionnaires. Peut-être, pour une fois, n’ont ils pas complètement tort. Le monde a changé, et pas toujours en bien, malheureusement. Malheureusement.

Le synthétique bouillant

Les terrains synthétiques sont dangereux, paraît-il. Toujours est-il que seuls les parents s’en préoccupent. Et ça, depuis ma fenêtre, j’en fais la douloureuse expérience. Les gamins, les gosses, n’hésitent pas à se jeter dans les pieds de leurs adversaires pour arracher le ballon. Les tacles sont monnaie courante. Heureusement pour l’intégrité physique immédiate de leurs adversaires d’un soir, ils sont bien souvent inoffensifs. Les petites billes de caoutchouc, de pneu, ne sont pas si gentilles que ça. Non contentes de filer des cancers, elles abîment leur petites peaux d’enfants de dix ou douze ans. Les pizzas, ils appellent ça. Des pizzas bien indigestes pour les parents, qui voient les survêtements et les pantalons déchirés. Mais que voulez-vous, quand on a pas encore embrassé pour la première fois une fille, on ne sait pas vraiment ce que c’est, la vie. On connaît à peine la valeur des choses.

Depuis ma fenêtre, je ne me focalise plus vraiment sur l’action. Je tente de saisir l’atmosphère du moment. C’est vrai, c’est important, l’atmosphère. C’est ce qui nous permet de ressaisir le temps qui passe. D’aucuns diraient le temps qui pense. Foutaises, le temps ne réfléchit pas. Chacune de nos actions est le fruit d’une réflexion qui est elle-même issue d’une filiation directe du hasard. Un joli mot, le hasard. « Yasara », en arabe classique. « Al-zahr« , en arabe un peu plus moderne. C’est le hasard qui donne ce que je suis en train d’observer depuis ma fenêtre. Le ballon mal gonflé, c’est le hasard. Le choix des maillots – ceux qui sont sortis de la machine à laver -, les gamins présents… Tout ça, c’est le hasard. Pas besoin de faire de sémantique de Kripke pour comprendre la place que prend le hasard chez des petits d’un âge pas très avancé. Il est partout.

Fin abrupte

Depuis ma fenêtre, je me rends compte que ces matchs vont avoir une fin abrupte. Ils vont prendre fin avant même d’avoir commencés. C’est vrai, ils sont soumis à tout sauf à la fameuse loi des quatre-vingt-dix minutes (plus le temps additionnel). Ce sont les parents qui dictent le rythme, qui décident de l’issue des parties. Depuis ma fenêtre, je pense aux matchs de gueule si populaires en Afrique. Mais si, ces matchs qui se disputent avant la rencontre officielle. Pendant près d’une journée, du lever au coucher du soleil, et parfois pendant toute une semaine, les quartiers s’affrontent et le résultat est au moins aussi important que celui des matchs officiels. Finalement, c’est un peu ça que j’observe, quand je vois les gamins avec le maillot du PSG opposés à ceux portant un autre maillot. Les lyonnais mêlés aux marseillais, c’est amusant de voir des enfants jouer.

Il ne faut pas croire que dans la rue, on n’apprend rien. Au contraire, en jouant les uns contre les autres, en étant observés par des adultes autour, ils apprennent tout. Ils apprennent que finalement, le résultat n’est pas très important, car le match peut se finir n’importe quand. Ils apprennent aussi que le plaisir, c’est ce qui doit prédominer. Pas la peine de disputer une rencontre si l’on sait dès le départ que l’on va tout sauf prendre ce fameux plaisir. A ces âges-là, c’est la seule valeur qui compte. Peu importent les recruteurs présents sur le bord du terrain. Il faut savoir oublier ces adultes, debout, qui crient des instructions. Qu’ils soient en club, au quartier, ou qu’ils soient dans la cour de l’école. C’est ce que je me dis, depuis ma fenêtre, sur mon balcon. Sur mes coussins. Assis à les regarder, à être ébloui par eux.

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« C'est la marche funèbre des cendres que voici. À côté de celles de Carnot avec les soldats de l'an II, de celles de Victor Hugo avec les Misérables, de celles de Jaurès veillées par la Justice, qu'elles reposent avec leur long cortège d'ombres défigurées ». (André Malraux)