Pour certains penseurs, l’Homme se différencie des autres espèces animales par sa capacité à échanger et à communiquer à travers la parole. Cette pensée est pleine de vices, notamment parce que la communication ne se fait pas uniquement à travers la parole, mais aussi parce que cela reviendrait à exclure les personnes non-douées de cette capacité du genre humain. Mais elle a néanmoins l’avantage de définir très clairement l’enjeu du sujet : l’Homme aime parler. Et s’il y a une chose dont l’Homme aime parler, c’est bien du football. Enjeu majeur de la vie en société, il s’immisce dans la moindre conversation. Alors, parler de football devient ciment de la vie en société.

Inconnu

La discussion football peut commencer avec un inconnu. C’est même souvent un liant. Quand on ne connaît personne dans un lieu et qu’on entend le nom d’une équipe, d’un joueur ou d’un entraîneur, l’oreille est attirée. Et le corps se dirige naturellement vers le lieu de la discussion. Bien souvent, il est d’usage d’entrer dans la discussion par un avis éclairé, une banalité ou une phrase provocatrice afin de montrer que l’on maîtrise le sujet. En cela, parler de football ne diffère pas tellement des autres activités de la vie. C’est vrai : chacun veut se montrer expert dès lors qu’il a la moindre connaissance. Ce comportement est, il faut l’avouer, très humain. Et mieux : on ne peut blâmer personne pour ce comportement. Il est de nature de vouloir flatter son propre ego, et ce surtout en présence d’inconnus complets, ou plus globalement même de personnes ne nous connaissant que peu.

La discussion, donc, s’enclenche assez facilement souvent. N’importe qui est près à accueillir quelqu’un dans son débat footballistique. La première impression est fondamentale, fatale même parfois. On sait tout de suite à quel type d’individu on a affaire. Le connaisseur ne va pas hésiter à appuyer sur un point très technique. L’amateur s’illustrera bien souvent grâce à un commentaire simple mais plein de bon sens. Mais ce qui est bien souvent redouté, c’est le simple mortel ne suivant pas assidûment le football et rentrant dans la discussion par une question dont la réponse est connue de tous. Ou pire, cette même personne voulant se signaler par une anecdote à peu près aussi universelle que banale. L’impression est absolument négative : pire, cela peut faire dévier la conversation et conduire à ne plus parler de football. Le but initial est bafoué.

Amical

Mais parler de football se fait malgré tout bien souvent dans un cercle habituel. Un cercle d’amateurs d’une même équipe, par exemple. Et, contrairement à ce qu’un observateur lambda pourrait croire, ce n’est pas là que le débat est le plus amical. Au contraire, les tensions émergent plus que facilement. Pourquoi ? Parce qu’il y a souvent une connaissance assez homogène du sujet. Les cercles d’amis partagent en effet bien souvent les mêmes comportements sociaux et les mêmes habitudes sociétales. Et surtout, il y a une relation de confiance qui n’existe pas dans la discussion footballistique avec un inconnu ou une simple connaissance croisée du regard à l’occasion. Les orateurs savent que leur amitié ne dépend pas de l’opinion de l’un sur un joueur ou de l’autre sur les choix tactiques du sélectionneur national. Même, cela peut être l’objet d’une moquerie.

Et la discussion entre amis est bien souvent la plus riche, parce qu’elle est suivie d’une fois sur l’autre. En effet, l’amitié est bien souvent – pas tout le temps, attention – suivie par des rencontres régulières et nombreuses. La régularité peut parfois se substituer seule aux deux critères, certes, mais le nombre est quand même bien souvent un élément essentiel. Et, de ce fait, il peut y avoir une plus grande richesse. Parler de football devient non plus une simple façon de « tuer le temps » – expression sans aucun sens s’il en est – mais aussi une manière de parler de soi. Les vues changent et les positions évoluent. Surtout, en allant parler de football avec la même personne à plusieurs reprises, on peut plus approfondir certains points. Si certaines personnes sont des encyclopédies du football, par exemple, eh bien on peut aisément approfondir des points très techniques… que l’on n’irait pas chercher sinon.

Philosophie de vie

Cependant, parler de football permet aussi d’aller plus loin : parler de football, c’est développer une philosophie de vie. On ne jugera pas identiquement deux personnes selon leur manière de parler de football. Et dans cette réflexion, deux écoles existent et se contredisent dans l’immense majorité des cas. Grossièrement et pour résumer la controverse, il y a l’école du beau jeu – qui est celle de l’auteur de cet article – et l’école du résultat. Bien sûr, les très grandes équipes parviennent à allier les deux éléments – typiquement le FC Barcelone de Pep Guardiola – mais elles sont relativement rares. Pour preuves, elles demeurent des références intemporelles. Quand la première école défend que le résultat n’est qu’accessoire de divertissement supplémentaire, l’autre part du principe que sans le score, on ne peut pas prendre du plaisir à regarder un match de football. Et cette opposition fondamentale fait naître la controverse.

Les arguments s’opposent et, contrairement à beaucoup d’autres domaines, ne donnent pas toujours naissance à des dialogues de sourds. En effet, le football est un jeu de subjectivité plus que d’objectivité – ce qui fait encore une fois dire à l’auteur de cet article que le beau jeu est essentiel – et dès lors on peut être convaincu. Il est donc possible de convaincre en parlant de football. Certains changent d’avis en parlant de football. Et la discussion est source de réflexion, d’interrogations et de discussions annexes. Même, au delà du football en tant que tel, la discussion football peut dévier sur une discussion sociétale. La manière de voir les supporters, par exemple. Ou bien celle de comprendre la société et les masses d’argent générées par le football. Bref, de comprendre ce dont la vie est constituée. Car parler de football, c’est un peu parler de la vie quotidienne.

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« C'est la marche funèbre des cendres que voici. À côté de celles de Carnot avec les soldats de l'an II, de celles de Victor Hugo avec les Misérables, de celles de Jaurès veillées par la Justice, qu'elles reposent avec leur long cortège d'ombres défigurées ». (André Malraux)