Dans le football, ce qui compte aux yeux de beaucoup, ce sont les buts. Et un homme vient empêcher ces buts d’avoir lieu. Parfois une femme, aussi. Ce joueur, c’est le gardien de but. Pendant un instant magique, le gardien vient s’interposer entre le but et le joueur, et va stopper le ballon. L’instant de l’arrêt est magiquement abominable pour l’attaquant. Et fabuleusement plaisant pour le défenseur.

Attirer vers soi

Le ballon ne vient pas naturellement vers le gardien. Au moment de sa frappe, l’attaquant vise le but en tentant d’éviter le portier. Il cherche à tout prix à ce que le numéro 1, 16, 30 ou parfois même 40 qui se dresse devant lui ne puisse pas effleurer le ballon. Le but du joueur offensif, c’est de faire rouler la sphère au fond des filets. Il veut faire soulever le public, sentir son nom sur les lèvres des spectateurs et des médias. Oui, l’attaquant cherche à donner du bonheur au peuple. Et le gardien veut l’en empêcher. Ah, il n’aime pas le football, ce gardien de but, pour vouloir tuer l’essence même du jeu. Et sa haine du but encaissé revient quasiment à nier le fait même du football. Oui, l’attaquant, intérieurement, maudit ce joueur habillé différemment, avec des gants, qui fait toujours face au jeu. Il le maudit.

Et de son côté, le gardien déteste tout autant l’attaquant. Il sait qu’il n’a qu’une seule chance de conserver son but inviolé. A chaque instant, il peut perdre sa virginité. Et ne pourra jamais la regagner. Alors que l’attaquant, lui, peut rater une, deux, trois occasions et finir par marquer. Car le gardien sait qu’il est toujours perdant. C’est toujours lui que l’on veut humilier, dribbler, faire mettre le cul à terre. Oui, le gardien doit toujours tomber sur pile, alors que l’attaquant peut faire face. Alors il met tout en œuvre pour qu’à l’instant fatidique du duel entre l’attaquant et le défenseur, au moment où l’attaquant va frapper, son corps se détende pour arrêter le ballon. Sa vie n’est plus qu’accessoire durant une fraction de seconde. La seule chose qui compte, c’est le ballon. Le ballon de football.

Même ce gardien, sur la plage, veut arrêter le ballon
Même ce gardien, sur la plage, veut arrêter le ballon

Se détendre

Et c’est là qu’il entre en action. Le ballon décolle de la chaussure, s’envole sur quelques mètres. Il traverse une forêt de jambes, rebondit deux fois. Masqué au début, et semblant presque battu, le gardien est déstabilisé. Et là, alors qu’un sourire commence à naître sur le visage du frappeur, c’est le moment de gloire. Le moment de grâce. Ou le grand instant de honte. Pendant encore un millionième de seconde, pas même le temps d’un battement d’aile de mouche, personne ne connaît encore le sort du ballon. Ira-t-il au fond ? Sera-t-il sauvé ? Passera-t-il finalement juste à côté ? Une seule personne, à cet instant précis, à encore la liberté de la décision. Ou au moins, peut influer sur le résultat. Cette personne, c’est le gardien de but. Isolé. Seul. Habillé différemment des autres joueurs. Le seul à avoir le droit de se servir des mains.

Et quand finalement – heureusement – il capte le ballon ; le temps semble s’arrêter complètement. Il n’y a plus toute la pression sur les épaules des défenseurs. Le gardien peut faire rouler ses épaules, détendre ses muscles, reprendre sa respiration. Et oui, il l’a fait. Il a réussi, enfin. Au moins pour cette action, il est parvenu à préserver son but inviolé. En haut, dans les tribunes, sur le tableau d’affichage, il y a toujours ce petit « 0 » à côté du nom de l’équipe adverse. Il n’a plus qu’à prier. Prier pour que ses coéquipiers fassent le reste du travail et parviennent à tromper le gardien adverse. Car lui aussi, comme ses attaquants, il va maudire, haïr et détester le gardien d’en face. Tout en, secrètement, le respectant. Parce que lui aussi, il connaît la douleur de la chose.

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« C'est la marche funèbre des cendres que voici. À côté de celles de Carnot avec les soldats de l'an II, de celles de Victor Hugo avec les Misérables, de celles de Jaurès veillées par la Justice, qu'elles reposent avec leur long cortège d'ombres défigurées ». (André Malraux)