Vous êtes à la mi-temps de votre match dominical. Alors que le coup de sifflet de l’arbitre vient de retentir, tous les joueurs se dirigent vers les vestiaires. Tous, sauf un. Un, qui s’en va répondre aux questions de l’homme de terrain. Une absurdité qui n’a plus lieu d’être.

Le lieu des communs

La traditionnelle interview de mi-temps a beau être ancrée dans les mœurs, elle n’a, franchement, absolument aucune utilité. Quelques futilités sont échangées entre un joueur épuisé par son effort et un journaliste qui n’a pas grand-chose à apprendre de celui-ci. Au mieux, une petite anecdote, un mot glissé à une oreille. Au pire, des récriminations contre l’arbitrage – un penalty non signalé par la VAR, une faute non sifflée par l’homme en noir. Mais bien souvent, absolument rien. Des banalités que l’homme de terrain va offrir au joueur, qui, se grattant généralement l’oreille, transpirant, parfois sous la pluie battante, va reformuler de manière affirmative. Des encouragements, souvent, pour terminer l’interview qui tourne en rond, et un joueur qui court dans les vestiaires rejoindre ses coéquipiers déjà bien au chaud depuis une ou deux minutes. Le joueur aura perdu son temps, le téléspectateur aura au mieux échappé à quelques secondes de publicité.

Mais est-ce vraiment étonnant que l’interview de mi-temps – au même titre que celle de fin de match, mais qui a au moins l’avantage de parfois, chez certains joueurs, proposer une analyse du jeu fourni un peu détaillée – soit le lieu des communs ? Absolument pas. Imaginez-vous sortant de votre jogging. Oui, celui-là même que, le matin, vous rechigniez pour faire. Ce pour quoi vous avez mis votre réveil aux aurores blêmes. A la fin de votre jogging, alors que vous regagniez, au choix, votre domicile ou votre véhicule, un homme vous fait des grands gestes et vous braque une caméra et un micro devant vous. Derrière vous, un panneau publicitaire vous empêche de partir. « Votre jogging était de qualité, vous avez réussi à rattraper un mauvais départ en accélérant dans le dernier tour ? ». Logiquement, vous n’avez absolument rien à dire. Et vos propos seront creux.

Un drame pour les entraîneurs

Mais, non contentes d’être complètement inutiles, les interviews de mi-temps sont nuisibles pour les entraîneurs. Nuisibles, car elles réduisent le temps pour effectuer leur traditionnelle « causerie » de mi-temps. En pratique, le temps réel de la causerie est compris entre quatre et sept minutes dans le meilleur des cas. Les causes de ce temps finalement faible – moins de 50 % du temps théorique – sont multiples. En premier lieu, le retour tardif des joueurs depuis le terrain. Et il y a bien souvent un dernier, retardataire, qui s’était arrêté devant les pubs pour Qatar Airways, Hyundai ou Intersport, afin de répondre aux questions d’un journaliste ne sachant que dire. En posant une durée moyenne d’interview de mi-match aux alentours de deux minutes, temps de latence compris, cela donne deux minutes au moins pour l’entraîneur. Deux minutes en moins pour faire ces ajustements absolument nécessaires.

Doit-on absolument sacrifier la tactique de l’entraîneur au profit d’une… d’une quoi, au fait ? D’une petite émulsion au profit des commentateurs, qui ont ainsi un peu de temps pour reprendre leur respiration. Car, soyons franc, les interviews de mi-temps n’ont jamais vraiment rien appris aux spectateurs. Et si c’est vraiment au téléspectateur que l’on pense, alors ce n’est pas aux joueurs de s’arrêter, mais à l’entraîneur. En effet, c’est de lui que viennent les décisions tactiques, c’est de lui que l’animation dépend, et c’est à lui que la responsabilité de la fluidité du jeu, de l’équilibre et des transitions incombe. Quitte à absolument sacrifier une ou deux minutes de son discours de mi-temps, autant les offrir aux supporters afin de mieux comprendre le comportement de leur équipe favorite. Et tant pis pour les joueurs, qui n’auront que plus de temps pour reprendre leur souffle et éventuellement changer de cramponnage.

Et leurs amies ?

Bien sûr, les interviews de mi-temps ne viennent pas seules. Avec elles, il y a les multiples interviews, dans l’ordre : des joueurs avant de rentrer sur le terrain – qui peuvent à la limite permettre de comprendre l’animation choisie – ; des joueurs venant de sortir – tout aussi essoufflés et haletants que leurs confrères, juste après la fin de la première mi-temps ; et surtout, des joueurs ne parlant pas français face à un journaliste ne parlant pas la langue du joueur.

Bien sûr, cela permet de comprendre l’état d’esprit de ce dernier. Mais, soyons franc, ces interviews sont souvent gênantes, voire même incompréhensibles. Le journaliste insiste face à un joueur qui ne comprend qu’un mot sur quatre, et répond souvent à côté de la plaque.  Tant qu’à interviewer un joueur étranger, autant le faire proprement, et dans sa langue. Au moins, la médiocrité de l’interview ne sera pas encore plus altérée par la médiocrité de la langue.

En définitive, les interviews ne devraient pas être systématiques, mais beaucoup plus ciblées et travaillées. Elles quitteraient ainsi les lieux communs habituels et ne seraient pas systématiquement zappées par les personnes ayant la possibilité de ce faire. Car il ne faut pas tout diaboliser : certaines interviews sont tout à fait intéressantes, quand les joueurs sont en capacité physique et nerveuse de répondre intelligemment aux questions. Et si ce conseil est systématiquement appliqué, alors cela permettrait peut-être, au moins à la marge, d’ôter du footballeur son image d’idiot que l’on aime critiquer. Cela permettrait au grand public de ne plus être dédaigneux vis-à-vis du footballeur inculte, incapable d’aligner trois mots. Et, très franchement, beaucoup des critiques seraient bien plus en difficulté et ahanant après un exercice intense physiquement et nerveusement de près d’une heure.

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