Les mots qui viennent sont durs. Durs à écrire, durs à penser. L’émotion me submerge, j’ai du mal à savoir ce que j’écris vraiment. Je ne sais pas vraiment à qui m’adresser. Alors je vais m’adresser à toi, Emiliano. Ces mots que tu ne liras jamais me font mal, me glacent le sang et me font couler quelques larmes sur mes joues mal rasées.

Impossible

C’était impossible de ne pas te parler, Emiliano. Ce n’était pas possible de ne pas te rendre un dernier hommage, personnel. Loin des critiques que l’on a pu entendre envers certaines personnes. La critique est vaine, futile, voyeuriste et te manque de respect. Alors je vais simplement te parler à toi, toi et tes camarades. Ceux, qui, comme toi, ont disparu aux alentours de 20h30 dans la nuit du 21 au 22 janvier 2019.

C’est à peu près la seule fois que tu as fait la une des journaux pour des raisons extra-sportives. Et c’est normal. Car cela ne te ressemble pas, de faire la une. Tu es plutôt – j’ai du mal à parler de toi au passé, je n’y arrive pas – un homme calme, normal, qui nous rappelle notre humanité. Le joueur que tout le monde aime. Impossible de te détester. Certains sont haïs pour ce qu’ils ne sont pas, toi, tu es aimé pour ce que tu es.

De toi, ce sont des souvenirs en vrac. Tu n’as jamais joué pour mon équipe, cela ne m’a pas empêché de t’apprécier. D’apprécier ta hargne et d’aimer tes buts. Tes célébrations de chien fou, courant sur le bord du terrain, avec tes coéquipiers. Elles vont me manquer. Tu vas me manquer, Emiliano. Ton football, oui, il va nous manquer. Mais surtout, c’est ton état d’esprit, ce que tu emmenais sur le terrain avec toi. Le football à l’état brut, celui pour lequel les gens payent leur place au stade. Celui qui nous rappelle qui nous sommes, et ce que nous faisons sur cette maudite terre.

Allégorie

Ta tragique disparition est une allégorie de toutes ces équipes disparues dans les cieux immaculés. Tout le monde a en tête Chapecoense il y a quelques années. Je pense pour ma part aux disparus de la plaine du Superga, ce grand Torino qui marchait sur l’Italie… Je pense aussi aux enfants de Sir Matt Busby, les Busby Babes, nés à Manchester et morts à Munich sur une piste gelée. C’est la première pensée que j’ai eu, ce matin, en voyant la neige accumulée sur mes fenêtres. Cette neige, éphémère.

Tu avais atteint le plus beau football de ta carrière. Le plus efficace, aussi, qui t’avais permis de rejoindre l’Angleterre – enfin, le Pays de Galle. Et comme ces glorieuses équipes, tu es mort au sommet. Mourir sur scène, en quelque sorte. La plus belle mort d’un artiste. C’est ce que j’essaye, depuis mes yeux embués, de penser. Tu es mort – et Dieu sait que cela me coûte d’écrire ces trois mots – au moment où le monde du football commençait à se mettre à tes pieds.

Au moment où tu n’étais plus simplement l’ancien joueur de Niort et de Caen, d’Orléans et de Bordeaux, qui jouait à Nantes, un peu anonymement. Non, tu étais tout simplement ex-aeco au classement des buteurs à la trêve avec le phénomène du Paris Saint-Germain Kylian Mbappé. Ton nom était sur toutes les lèvres des amateurs de Ligue 1, plus simplement des supporters de ton club, le FC Nantes. Ton nom était tellement sur toutes les lèvres que ton départ outre-Manche était le plus gros feuilleton de ce mercato hivernal. Ah, Emiliano, Emiliano… Ton départ laissait un vide, ta disparition laisse un trou béant.

Personnel

J’avais appris à te connaître, Emiliano, alors que tu jouais à Niort. Placé à la pointe de l’attaque des Chamois, tu régalais par tes buts et ton football. A Bordeaux, un semi-échec avait fait tomber les détracteurs sur ton style de jeu. Pas assez élégant, trop peu technique. Pas grave, tu as convaincu les supporters de Caen avec une demi-saison de grande classe avant de prendre la direction de Nantes. Une première saison d’adaptation en demi-teinte, et depuis une affirmation comme une valeur sûre du championnat de France de Ligue 1… Jamais le meilleur buteur, mais jamais le joueur que l’on pointe du doigt.

Et puis cette saison, la grâce. Les joueurs de fantasy football qui, comme moi, t’avaient fait confiance en début de saison – et je l’avais déjà fait l’an passé – ont été ravis par ton talent. Les médias ont commencé à comprendre ce que tu étais vraiment. Pas seulement un joueur, mais quelqu’un en qui l’on peut s’identifier. Quelqu’un comme nous, quelqu’un de vrai. Ah, Emiliano, ton départ est cruel, et je n’arrive pas à comprendre, à me mettre ça dans la tête. Je ne veux pas voir la réalité en face. Et je refuse de croire que cela a pu vraiment arriver.

J’ai une pensée, grande, immense, pour ta famille, tes proches, tes coéquipiers, anciens et futurs, tes clubs et tout ceux qui t’ont chanté. J’ai aussi une pensée pour le pilote de l’appareil, et ceux qui t’ont accompagné dans ton ultime voyage, le plus douloureux et le plus funeste. Adieu, Emiliano. Et merci pour tout, pour ces buts, ces passes décisives, ces célébrations… Merci pour ce que tu es, pour ce que tu as été, pour l’étoile qui a brillé sur le monde du football par ta grâce. Et, j’en suis sûr, avant-hier soir, une nouvelle étoile s’est allumée dans le ciel.

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« C'est la marche funèbre des cendres que voici. À côté de celles de Carnot avec les soldats de l'an II, de celles de Victor Hugo avec les Misérables, de celles de Jaurès veillées par la Justice, qu'elles reposent avec leur long cortège d'ombres défigurées ». (André Malraux)