« Mythe, légende, tradition. » Tels sont les mots choisis par le Torino pour se décrire, et il faut avouer qu’on trouvera difficilement mieux. Les trente-quatre Scudetti de la Juventus ont beau faire de l’ombre aux sept sacres du Torino, celui-ci ne demeure pas moins un des clubs les plus historiques et les plus célébrés d’Italie.

Grenats

Les ouvriers suisses et anglais apportent le football à Turin à la fin du XIXe siècle. Rapidement, la Juventus et l’Internazionale Torino sont créés, avant que ce dernier ne soit absorbé par le FC Torinese. Le FC Torino voit finalement le jour en 1906, quand le FC Torinese décide de fusionner avec des membres dissidents de la Juventus. Le tout sous la présidence d’Alfredo Dick, un modeste joueur suisse mais remarquable leader.

Le nouveau-né décide alors d’abandonner ses bandes jaunes et noires – dont on aperçoit encore aujourd’hui l’héritage sur le maillot des Juventini – pour le grenat. Deux hypothèses concernant ce choix. La première indique tout simplement que le grenat est la couleur du Servette Genève, club de cœur d’Alfredo. La seconde stipule la noblesse de cette couleur dans le Piémont. Elle tient ses origines d’une famille savoyarde qui, en 1706 (soit pile deux-cent ans auparavant), utilisa le mouchoir ensanglanté d’un soldat pour écrire et propager la nouvelle de la libération de Turin face aux Français.

Il Grande Torino

Il faut attendre 1928 pour voir le Torino inscrire la première ligne à son palmarès. Le titre de 1927 révoqué pour corruption n’empêche en effet pas les Torinesi de mettre fin aux controverses en remportant le suivant. C’est l’époque marquante du « trio des merveilles ». Celui-ci se compose de Libonatti, Baloncieri et Rossetti, auteurs respectivement de 35, 31 et 23 buts pendant la saison du sacre. Néanmoins, le Toro ne parvient pas à surfer sur cette vague et passe des années 1930 moins fastes. Le club repart tout de même avec un lot de consolation en gagnant la toute première Coppa Italia en 1936.

La nomination du président Ferruccio Novo en 1940 signe le début de l’ère la plus glorieuse du club. Les Torinesi lui doivent la plus belle équipe de leur histoire : Il Grande Torino. D’abord septième, puis second dans les deux premières saisons expérimentales, le Toro arrache son titre en 1943 lors de l’ultime rencontre. Le premier des cinq championnats consécutifs (de 1943 à 1949, celui de 1944 étant annulé à cause de la guerre) est remporté. Cette même année, le club gagne aussi la Coppa Italia au terme d’un parcours exceptionnel : vingt buts marqués, zéro concédé.

Guidés par le capitaine Mazzola, le Torino de Novo domine le football italien des années 1940. A titre d’exemple, l’équipe nationale compte dix joueurs du Toro dans son onze de départ. Durant la saison 1947/1948, considérée comme la meilleure de l’histoire du club, les Torinesi battent de nombreux records. Parmi eux, on peut citer la plus longue invincibilité, le plus grand nombre de buts marqués, le plus faible nombre de buts encaissés, le plus grand écart de points avec le dauphin ou encore le meilleur bilan à domicile. Malheureusement, les ailes du Grande Torino se brûlent dramatiquement.

Tragédie

L’histoire du Torino se définie en deux ères. La première est celle que l’on vient de voir : empreinte de succès, de prestige et de fierté. Quand la seconde l’est de deuil, de douleur, de nostalgie mais aussi d’espoir. L’élément délimitant ces deux périodes n’est autre qu’une véritable catastrophe qui touche les Torinesi un 4 mai 1949. L’avion qui transportait le Grande Torino revenant d’un match amical à Lisbonne s’écrase contre la colline de Superga. On ne compte aucun survivant parmi les joueurs, le staff, les journalistes et l’équipage. L’équipe victorieuse de son cinquième championnat consécutif disparaît ainsi tragiquement et devient ce mythe d’une équipe imbattable. La basilique siégeant sur cette colline se transforme donc naturellement en lieu de pèlerinage pour les milliers de supporters du Toro qui s’y rendent tous les 4 mai.

S’en est inévitablement suivi une période de déclin, emmenant pour la première fois, dix ans après le crash, le club en Serie B, même si les Torinesi n’y restèrent qu’une saison. Et comme un couteau remuant constamment dans la plaie, le succès du voisin rival n’a fait que croître. Cette adversité a cependant construit un véritable et immense attachement des tifosi pour leur club. Et même s’ils ne sont aujourd’hui plus beaucoup à avoir vécu le crash de Superga, ce sentiment tragique continue d’alimenter leur foi.

Se relever

Toutefois, le Torino retrouve la Serie A et recommence à gagner des trophées, à commencer par la Coppa Italia. Dans les années 1960, les Grenata produisent effectivement de belles performances dans cette compétition, puisqu’ils en sont finalistes en 1963 et 1964, la gagnent en 1968, échouent à nouveau en finale en 1970 avant de la regagner l’année suivante. On doit notamment ce renouveau à l’arrivée du génial ailier Luigi Meroni en 1964, qui porte le Toro sur le podium de Serie A. Mais le malheur frappe encore, Gigi est tué dans un accident de voiture trois ans plus tard.

Pourtant, le club – qui en a vu d’autres – reste debout. En 1976, les Torinesi remportent leur septième Scudetto. Puis, il fallut attendre dix-sept années pour que le Torino soulève son dernier trophée à cette date (sans compter la Serie B de 2000) : l’édition 1993 de la Coppa Italia. Des problèmes financiers ainsi que des relégations ont conduit le club à déclarer la banqueroute en 2005. Le club renaît cependant rapidement de ses cendres et réussit à remonter en Serie A seulement une année plus tard.

Entre l’Olimpico et le Filadelfia

Une enceinte se démarque particulièrement dans l’histoire du Toro : le Stadio Filadelfia. Ce dernier est la source de nostalgie par excellence des supporters pour la simple et bonne raison qu’il fut l’hôte du Grande Torino. Temple des Torinesi de 1926 à 1958, il est le premier stade qui leur appartienne véritablement. Depuis, les supporters ont souvent eu la lubie d’y revoir jouer des matchs officiels. Malheureusement, le Fila demeure aujourd’hui dans un piteux état. Et ce malgré les projets de rénovation afin d’accueillir un centre d’entraînement et un musée, toujours en suspens.

Les péripéties du Torino se poursuivent aujourd’hui dans le Stadio Olimpico, mais celui-ci n’a pas toujours appartenu au club. Il est en fait construit pour la Juve en 1933, sous l’impulsion de Mussolini. La Vieille Dame occupe les lieux jusqu’en 1990, puis à nouveau de 2006 à 2011 en attendant leur transfert dans le Juventus Stadium. Les Torinesi ne s’installent dans ce stade qu’à tâtons. Il y a bien eu ce déménagement en 1958, mais la descente en Serie B cette même saison les pousse, par superstition, à retourner au Fila. Entre 1961 et 1963, le Toro utilise le Stadio Olimpico, mais uniquement pour les grands rendez-vous. Leur cohabitation avec la Juventus n’est complète qu’en 1964 et durera jusqu’en 1990. Date à laquelle les deux Turinois emménagent au Stadio delle Alpi jusqu’en 2006 et leur retour – temporaire pour la Juve, permanent pour le Toro – à l’Olimpico.

Devenu maison exclusive du Torino, l’Olimpico est de nos jours un symbole du club. Il représente tout ce que la Juve n’est pas. Là où le nouvel antre flambant neuf de la Vieille Dame est pour les Grenats synonyme d’arrogance, de m’as-tu-vu et de modernité abusive, l’Olimpico montre en revanche l’attachement des Torinesi à l’histoire, l’authenticité.

« Bienvenue à Turin »

Si les travées de l’Olimpico ne sont pas toujours pleines (une affluence moyenne d’un peu moins de vingt-mille personnes sur les vingt-huit mille places disponibles), les tifosi se chargent bien de le transformer en chaudron. Par ailleurs, ultras et Italie rimant souvent avec politique, le Toro n’échappe pas à la règle. A ce propos, les Torinesi ont historiquement montré leur sympathie à l’égard des mouvements de gauche. Le groupe le plus extrême, Etarras, est d’ailleurs connu pour avoir rejoint les protestations de la gauche radicale. Une orientation qui se traduisait dans les tribunes par la présence de drapeaux basques et cubains, entre autres chants et banderoles. Mais aujourd’hui, l’heure est à la dépolitisation. Les ultras Torinesi se sont même pris à dénoncer l’utilisation de la politique dans les stades, avec en principale ligne de mire les factions de droite laziales.

L’ambiance qui entoure ce club est particulière. Les supporters veulent en effet montrer qu’ils n’ont pas choisi la facilité en supportant le club qui gagne toujours. Une façon de se distinguer du voisin mondialisé, aux supporters consommateurs. Il y a cette sensation d’un club qui représente réellement Turin, quand les Bianconeri comptent des supporters bien au-delà de l’Italie. Cette divergence est palpable lors des derbys de Turin. Notamment en 2014, lorsque les Torinesi avaient en ce sens déployé une banderole ironique « Bienvenue à Turin ».

La rivalité a eu malheureusement d’autres moyens plus idiots de s’exprimer. Pendant un temps, les ultras de la Vieille Dame mimaient de gestes et de bruits un avion se crashant pendant que le speaker énonçait l’équipe grenate. Faveur évidemment retournée par les Torinesi après le drame du Heysel qui a vu 39 Juventini perdre la vie dans un mouvement de foule en 1945. Le chant “39 sotto terra, viva viva Ingilhterra” (39 hommes à terre, vive l’Angleterre) était alors, malheureusement, viral.

Dans des manières que l’on apprécie mieux, on retiendra la banderole des Torinesi comparant la Juventus à une Fiat Multipla. En raison du design… particulier de ce véhicule, mais aussi compte tenu des étroites relations entre le club et l’industriel.

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"Le joueur de football est l'interprète privilégié des rêves et sentiments de milliers de personnes." César Luis Menotti.