Parmi les grandes nations de football, l’Uruguay occupe une place de choix. Premier champion du monde de l’histoire en 1930, quatre étoiles sur le maillot, et un nombre record de quinze Copa America, impossible de faire l’histoire du football sans avoir une grande attention pour la celeste. Et ses premiers trophées, elle les doit en partie à Angel Romano, el loco.

L’enfant de Villa Dolores

Montevideo, capitale de l’Uruguay, 2 août 1894. Quartier de Villa Dolores, au sud-est de la ville. Un enfant voit le jour, Alfredo Sábato Ángel Romano. Son patronyme dérive d’Italie, d’une famille aux origines juives sans doutes, originaire des Pouilles probablement. Dans cette fin de vingtième siècle, la ville est en pleine expansion. Les marins anglais, portugais, français même, affluent dans le port de Montevideo. Depuis quelques dizaines d’années, déjà, le football se répand. En 1899, le Club Nacional qui sera un des plus grands d’Amérique du Sud voit le jour. Deux ans après, la sélection uruguayenne dispute sa première rencontre, contre le voisin argentin.

C’est dans ce contexte qu’Angel Romano, dont la famille a déménagé un peu plus au centre de la ville, dans le quartier de Parque Central, grandit. Il va à l’école, et joue dans la cour de récréation avec une balle faite de chiffons et de journaux du mois d’avant noués ensemble. Angel Romano rencontre Pascual Somma, qui sera octuple champion d’Uruguay et connaîtra plus de quarante sélections avec l’Uruguay. Il se lie également d’amitié avec les petits frères de Florencio Sánchez, le grand dramaturge rioplatense. A l’école, Angel n’est pas très bon élève. Pas mauvais non plus, moyen. Celui qui est au quatrième rang, à gauche, que l’on n’entend pas trop, qui ne se fait jamais remarquer en bien ni en mal, qui a toujours plus ou moins la moyenne de classe. Mais voilà, Angel Romano aime et adore le football.

Alors dès que les cours se terminent, il court chercher une balle et organiser un petit match avec Pascual Somma et ses amis. A quatorze ans, il quitte l’école et se met à gratter quelques pièces à droite et à gauche, aide un peu son père. Jusqu’au jour béni, où, avec Somma, le Nacional, qui évolue à quelques dizaines de mètres de là dans l’Estadio Gran Parque Central, leur propose de venir jouer avec eux.

Amor

Les deux jeunes garçons ne se font pas prier. C’est leur rêve depuis des années que de revêtir un jour la tunique blanche aux liserés rouge et bleu. Angel Romano a tout juste quatorze ans, mais il ne va pas lui falloir très longtemps pour montrer ses talents à l’entraîneur du Nacional. Il sera un peu plus rapide que son ami Pascual Somma, et à seize ans débute en équipe première. Nous sommes le 11 septembre 1910. Angel Romano ne le sait pas, mais il commence à écrire une des plus belles pages de l’histoire du football uruguayen. La carrière du jeune attaquant commence de la meilleure des manières : une victoire 4-1 contre le Central Español, au cours de laquelle il marque à trois reprises, s’offrant le premier coup du chapeau de sa carrière débutante. Il n’a que seize ans, mais il est attentif à ce qui se passe au sein de son club. Et la controverse entre les dirigeants, connue à Montevideo comme el cisma del 1911, le pousse à quitter le Nacional.

Oh, il ne part pas très loin. Il s’en va dans un quartier un peu en périphérie de Montevideo du nom de Peñarol. Ce n’est pas encore le grand CA Peñarol, celui qui sera désigné meilleur club sud-américain du XXe siècle par l’IFFHS. Ce n’est que le CURCC, le Central Uruguay Railway Cricket Club. Le CURCC disparaîtra en 1915, après la scission en 1911 de la section football, partie fonder justement le CA Peñarol, futur grand rival du Nacional d’où vient Angel Romano. Il ne passe qu’une seule petite saison sous le maillot jaune et noir du Central Uruguay, le temps pour lui de remporter son premier titre de champion d’Uruguay.

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Le CURCC en 1911. Angel Romano est assis en bas à droite.

A l’issue de l’année 1911, on perd un peu la trace d’Angel Romano. Certains émettent l’idée qu’il est reparti étudier, d’autres qu’il a continué à disputer des rencontres amicales avec quelques clubs. Ce qui est certain, c’est qu’Angel Romano a honoré cette année-là sa première sélection avec la sélection uruguayenne. Au cours de la Coupe Lipton, il honore sa première sélection avec la celeste, et marque contre le rival argentin pour une victoire 2-0. Son camarade Pascual Somma, qui a commencé sa carrière au cours de l’année avec le Nacional, connaît également sa première cape la même année. Lors de quel match, personne n’est capable de l’affirmer avec certitude. Néanmoins, il s’agit forcément d’un affrontement contre l’Argentine : au cours de l’année 1911, l’Uruguay dispute cinq rencontres, toutes contre l’Albiceleste.

Passion

Après une année sans club, on retrouve la trace d’Angel Romano de l’autre côté du Rio de la Plata, à Buenos Aires. Il signe avec Boca Juniors, tout juste promu en première division suite à l’élargissement de celle-ci à quinze clubs. Il n’a que dix-sept ans, et est pris en charge dans la ville par le scout avant l’heure de Boca, Antonio Buticelli. Celui-ci insiste auprès d’Angel Romano pour qu’il continue à étudier. Il n’a pas vraiment le choix : sa titularisation avec Boca Juniors dépend de cela. Alors Angel reprend les chemins de l’école avec certains de ses coéquipiers, accompagnés de Buticelli. Celui-ci attend même les jeunes hommes le soir, afin de les ramener chez eux et de les faire étudier. Mais Angel Romano n’en a cure. Il se cache dans les toilettes de l’établissement et attend le départ de Buticelli pour sécher les études et plutôt aller s’entraîner sur un terrain vague.

Souvent avec un bonnet ou un bandeau sur la tête pour plaquer ses cheveux, Angel Romano virevolte sur le terrain. A Boca, il est régulièrement décalé un peu sur le côté de l’attaque ou bien dans la paire de milieux de terrains. On le voit même titularisé dans l’axe de la défense, preuve de sa polyvalence hors paire. Romano profite de cet exil argentin pour disputer, lui l’international uruguayen, deux matchs amicaux avec la sélection argentine. Deux matchs qui ne seront jamais comptabilisés, ni par la FIFA, ni par la RSSSF. Deux matchs sans lendemain, puisqu’Angel Romano quitte Boca Juniors à la fin de l’année 1914.

Et Angel Romano, peut-être par manque d’imagination mais sûrement par passion, revient en Uruguay, à Montevideo. Il reprend sa licence avec le Nacional, son club formateur. Il ne le quittera jamais, et deviendra une légende du club uruguayen.

Immortel

Mais c’est aussi sous le maillot de la celeste qu’Angel Romano s’illustre. Celui que l’on surnomme el loco, parce qu’il était un peu fou sur le terrain, est sélectionné dans l’effectif uruguayen pour la Copa America de 1916. Lui qui vient de s’offrir avec le Nacional une Copa Competencia Chevallier Boutell – une sorte de trophée des champions entre l’Uruguay et l’Argentine – va à nouveau s’illustrer sur le sol argentin. En effet, il remporte sa première Copa America avec la tunique bleu ciel de l’Uruguay. Il ne dispute que deux des trois matchs et ne marque aucun but, mais commence à écrire sa légende.

Une légende qui s’accélère un an plus tard, lorsqu’il s’illustre au sein de cette même compétition sud-américaine. L’attaquant termine meilleur buteur du tournoi avec quatre buts en trois match, et offre un nouveau trophée à l’Uruguay. Alors quand il arrive au Brésil en 1919, il est bien décidé à remporter sa troisième Copa de rang. Il n’en sera rien. Angel Romano ne marque pas, et le pays-hôte s’impose grâce à ses buteurs Friedenreich et Neco, quatre réalisations chacun.

Pendant ce temps, en club, Angel Romano impressionne. Associé sur le front de l’attaque avec sans doute le meilleur joueur au monde d’avant-guerre el mago Héctor Scarone, il accumule buts, triplés et doublés. Avec le Nacional, il remporte en 1919 son cinquième championnat uruguayen, le quatrième depuis son retour. Au passage, il remporte deux coupes Rio de la Plata – la compétition qui succède à la Copa Boutell – en 1916 et en 1919, auxquelles viendra s’ajouter une troisième en 1920. En parallèle, son palmarès se compose de quatre coupes nationales et d’autant de Copa de Competencia d’Uruguay.

Angel Romano, l’homme de records

Et el loco Romano va enrichir aussi son palmarès sous le maillot de la celeste. D’abord en 1920, où il s’offre son troisième sacre en Copa America et un nouveau titre de meilleur buteur de la compétition avec trois buts. Et en 1923, il remporte une quatrième Copa America, suivie d’une cinquième l’année suivante et d’une sixième en 1926. Six Copa America pour un seul homme, personne n’a dépassé ou même égalé ce record depuis qu’Angel Romano l’a rentré dans l’histoire le 1er novembre 1926. Avec douze réalisations dans sa carrière en Copa America, le voilà troisième meilleur buteur de l’histoire de l’Uruguay dans la compétition, le dixième tous pays confondus.

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L’Uruguay champion d’Amérique du Sud 1926. Angel Romano est absent de la photo.

Outre la Copa America, l’année 1924 est extrêmement remplie sur le plan footballistique pour l’Uruguay. En effet, la sélection olympique – à l’époque non-distincte des sélections traditionnelles – s’embarque pour les Jeux Olympiques parisiens. Et ils font forte impression. José Andrade, la merveille noire, fait des misères aux défenses adverses. Angel Romano, devant, est titulaire cinq fois, et marque trois buts dont le dernier en finale contre la Suisse. D’inconnus du grand public, les uruguayens passent champion du monde.

La même année, l’Uruguay connaît une profonde révolution dans la structure de son championnat. L’AUF et la FUF, les deux fédérations, fusionnent. Le championnat est stoppé durant l’année 1925, afin d’organiser plus proprement la chose. Le Club Nacional dans lequel évolue Angel Romano décide donc d’organiser une tournée en Europe, au cours de laquelle Romano va révéler son talent. Aux côtés de Pedro Petrone et José Andrade notamment, le Nacional de Romano affronte le FC Barcelone, le Genoa, le Rapid de Vienne et le Sparta Prague ainsi que le Sporting de Lisbonne. Au total, trente-et-une rencontres dans cette tournée où le Nacional voyage aux côtés du Paulistano où évolue Friedenreich. Le Nacional ne connaît que cinq défaites et termine avec un goal average de +100. La moyenne d’affluence dépasse 22 000 spectateurs.

L’arrêt

Mais la carrière d’Angel Romano touche à sa fin. Il honore une dernière fois le 14 juillet 1927 le maillot uruguayen, portant le record de sélections à soixante-neuf en match officiels. Rodolfo Rodriguez ne le dépassera qu’en 1985. Ce record est même le record mondial de sélection de ce jour de 1927 jusqu’à 1940 et la soixante-dixième sélection du défenseur de la Suisse Severino Minelli. Il compte également une quarantaine de sélections non-reconnues par la FIFA. Angel Romano est également détenteur pendant plusieurs années du record de buts en sélection. Avec vingt-huit réalisations, il est le meilleur buteur de la sélection de 1923 jusqu’en 1928 et un but d’Hector Scarone. Angel Romano ne participe pas au sacre de son pays lors des Jeux Olympiques de 1928. La légende veut qu’il ait passé pendant ces jeux des entretiens d’embauche, notamment pour la Banque hypothécaire d’Uruguay. La vérité est plutôt que Romano n’avait plus la même forme physique : il ne dispute pas même la Copa America un an plus tôt.

Sa carrière s’achève quasiment en 1927. Le Nacional organise une dernière tournée, cette fois-ci en Amérique du Nord. Mais elle se solde par des actes de violence, notamment aux Etats-Unis, plusieurs matchs ne pouvant pas aller à leur terme. Il met une fin définitive à sa carrière en 1930, après quinze années consécutives sous le maillot du Nacional, trois ans après la fin de carrière de son camarade Pascual Somma. Trois-cent-quatre-vingt-huit matchs et cent-soixante-quatre buts avec le maillot tricolore lui permettent là aussi de rentrer dans la légende, aux côtés de José Nasazzi, Emilio Alvarez ou Atilio Garcia.

Angel Romano s’éteint le 22 août 1972 dans sa ville natale à l’âge de soixante-dix-huit ans. Il est un des joueurs marquants de l’histoire du football sud-américain, et une des principales légendes de l’histoire de ce pays de seulement trois millions d’habitant et pourtant si emblématique de l’histoire du football.

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