Plus personne ne peut aujourd’hui défendre le bien-fondé des animaux de cirque. Mais les êtres humains, libres et conscients de leurs actes, peuvent se produire sur scène et obéir à des instructions parfois contraires à leur volonté. Comme des animaux de cirque. Alors, les entraîneurs de football sont-ils les derniers dresseurs de cirque ?

Respiration

Les enfants retiennent leur respiration. Le fouet claque sur le sable sec du sol. Dans son habit tout rouge paré d’or, le dresseur a fière allure, au milieu de la lumière des projecteurs. En dehors du chapiteau, il ne serait rien, peut-être un groom d’hôtel de luxe égaré au milieu de la ville. Mais là, c’est lui la star. Les parents montrent du doigt son visage concentré, les gouttes de sueur qui tombent sur son front gras puis dans sa barbe frisée. Face à lui, l’animal. La bête. Sauvage, enfermée quinze à vingt heures par jour dans une cage plus petite qu’un appartement étudiant à Paris. Féroce, nourrie avec de la viande avariée et du grain pour oisillons.

Ça y est. Le numéro commence. En même temps que la lanière zèbre la peau du lion, celui-ci saute dans le cerceau. Comme hier, comme avant-hier. Comme demain. Et comme jusqu’au dernier jour de sa vie. Le dompteur, lui, se croit bien au-dessus de tout. Il pense aux grands dresseurs de cirque qui l’ont précédé. Il pense peut-être à son père, peut-être à sa carrière. Et tout à coup, la bête désobéit. Elle refuse de monter sur le podium, les coups de fouets n’y font rien. L’animal veut sa liberté. Il n’est pas une chose, il n’est pas un objet que l’on exhibe. Il a ses idées propres, il a sa puissance intérieur, et tant pis si c’est la dernière fois. Le lion l’aura, son baroud d’honneur avant de mourir.

Similitudes

Le joueur de football est ainsi similaire au lion dans sa cage. Bien sûr, il a la liberté de son destin. Mais lui aussi, d’une certaine façon, est arraché à sa famille, arraché à un futur tranquille et sans anicroches pour être sous le feu des projecteurs. Et il doit, sur le terrain comme l’animal sur la piste, reproduire ce que tant de fois il a déjà répété à l’entraînement. Faire la passe quand il préférerait dribbler. Défendre quand il voudrait attaquer. Se replier quand il voudrait aller frapper au but. Combien de footballeurs n’ont jamais rêvé de désobéir aux consignes, de jouer comme s’ils avaient quinze ans, qu’ils étaient avec leurs amis au quartier ? Et sur le banc, il y a les dresseurs de cirque, les entraîneurs qui sont là, un petit peu en dehors du spectacle mais en même temps tellement essentiels. Sans eux, il n’y a rien.

Mais la différence fondamentale réside sans doute dans l’intelligence. Quand les dresseurs de cirque tentent de faire obéir au doigt et à l’œil des animaux souvent plus intelligents qu’eux, les entraîneurs – du moins, les bons entraîneurs – savent que les footballeurs ne sont pas fait pour obéir. Ils sont là pour créer à partir de consignes. Car c’est dans la liberté que s’éprouve le mieux le talent. Une liberté conditionnée au respect de certaines normes et de certaines règles, évidemment. En effet, sans barrières, l’Homme risque de perdre la précision de ses actes au profit de la dispersion intellectuelle dans diverses tâches sans lien avec sa mission primaire. L’entraîneur de football ultime doit donc comprendre à merveille cette distinction conceptuelle fondamentale. C’est à dire que soit il donne les consignes permettant au joueur d’avoir son expression propre d’un projet collectif, soit il bride le joueur en le forçant à respecter une consigne inutile. En somme, il devient un de ces dresseurs de cirque…

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« Quand un vrai génie apparaît en ce bas monde, on le peut reconnaître à ce signe que les imbéciles sont tous ligués contre lui ». (Jonathan Swift, 1667-1745)