Je m’appelle Zé Buscapé, et je viens d’un endroit que beaucoup aimeraient voir disparaître. Je suis né et j’ai grandi dans un des pires endroits de Rio de Janeiro, l’une des favelas les plus violentes de la ville. C’est dans cette ville dans la ville que j’ai fait toutes mes classes. J’y ai volé pour la première fois, j’y ai fait du mal aussi. Mais surtout, c’est là que j’ai trouvé l’amour. Maria Luísa. La femme de ma vie. C’est avec elle que j’ai décidé de bâtir ma première maison, la maison des rêves.

Chasse à l’arnaque

Un peu avant mes dix-huit ans, nous avons pris, avec Maria Luísa, la décision de déménager. Notre maison actuelle, récupérée sur le dos d’un trafiquant enfui, menaçait de s’écrouler. Et quand on n’a pas de titre de propriété, on s’en moque un peu de lâcher une ruine pour aller rebâtir quelque chose ailleurs. Au moins, on aménage le plan à son propre goût. Le plus dur, c’est de trouver le bon endroit. Il y a plein d’arnaqueurs qui sont prêts à vendre pour une fortune un endroit qui ne leur appartient pas. Et gare à celui qui squatte la maison de quelqu’un en prison si ce dernier a le malheur de revenir vivant. C’est arrivé à un de mes amis, qui avait emprunté sans le savoir la maison d’un leader de gang. Il s’est retrouvé infirme, une balle dans chaque genou, pour qu’il ne puisse plus jamais marcher.

Un matin, alors que j’avais passé une nuit sans sommeil, j’ai vu mon ami Físalis venir en courant chez moi. Zé, Zé, viens voir tout de suite, j’ai trouvé un super endroit pour ta maison. J’ai suivi Físalis, et je suis allé voir. L’ancien magasin alimentaire, fermé depuis deux mois, avec dessus une peinture indiquant “local à vendre”. Físalis me fait l’article, m’explique pourquoi je dois m’y installer. Et surtout, Zé, tu ne sais pas le mieux. Le terrain appartient à un cousin de José Leandro. José Leandro, l’ancien joueur du Flamengo ? Et Físalis m’arrange un rendez-vous avec le fameux cousin. J’étais sur le point de lui donner mes billets en échange de l’autorisation de reprendre le local, quand je me suis rendu compte que le soi-disant maillot de Leandro était un faux ! Le cousin, par contre, était un vrai imposteur, et un arnaqueur hors-pair.

Ciment et sueur

Ce n’est pas rare, par chez nous, de voir des gens se faire passer pour des proches d’anciens footballeurs. C’est vrai que ça fait rêver, ça inspire confiance. Et surtout, ça permet de ruiner les honnêtes gens puis de s’enfuir très loin, dans une autre ville, avec les billets amassés. J’ai finalement réussi à trouver un terrain en bordure de la colline, là où il y a encore des arbres. Bien sûr, c’est à l’écart, et bien sûr, il n’y a pas l’eau courante.

Mais au moins, ça sera à nous. Personne ne viendra nous reprendre ce que nous bâtirons à la sueur de nos mains. C’est mieux d’avoir sa propre maison. D’accord, quand on loue, on peut ne pas payer le loyer. Mais il suffit que le propriétaire devienne ami avec un truand un peu puissant, et on se retrouve à devoir payer des mois de loyer, et le tarif augmente tout les matins. Si tu ne payes pas, tu risques de te retrouver avec une balle dans la nuque.

Un matin, je suis allé voir mes amis. Et je leur ai demandé de me venir en aide. Il faut construire nous même. Je n’ai pas les moyens de faire venir une entreprise, et puis qui accepterait de venir en haut du morro ? Nous sommes allés chez Hermogenes acheter du plâtre, du ciment, du sable, et puis nous avons creusé un peu, pour faire des fondations. Le plus dur, c’est de commencer à monter les murs. On commence avec des petites briques, et on remonte peu à peu. Il faut faire attention, parce qu’une brique peut vite nous tomber dessus et nous emmener à l’hôpital. Bien sûr, on fait avec les moyens du bord. Nous n’avons pas de grue pour monter les parpaings, et pas de maçons non plus.

Bonheur d’un jour

Le jour où je suis rentré dans ma maison pour la première fois avec Maria Luísa, j’ai eu l’impression de sortir du tunnel des vestiaires pour rentrer sur la pelouse du Maracanã. Tout était différent de là où nous avions grandi. Les murs d’un joli beige, le sol peint lui aussi et pas seulement de terre battue ou de béton. Dehors, nous avions peint la façade en bleu, comme pour symboliser l’espoir. J’aurais bien aimé la peindre en rouge et noir aux couleurs du Flamengo, mais je pense que Maria Luísa n’aurait pas apprécié ! Et puis, rentrer dans une nouvelle maison, à soi, c’est rentrer dans une nouvelle vie. Nous sommes à peine majeurs, mais nous avons envie de croquer la vie à pleines dents.

Maria Luísa avait insisté pour que nous posions une porte qui ferme à clef. Mes amis n’avaient pas vraiment compris pourquoi. Elle avait fait les marchés pendant un mois pour réunir assez d’argent pour pouvoir se payer une serrure. Avoir une maison qui ferme, c’est un luxe que seuls les riches de l’asphalte ont. Mais pour nous, c’était plus important, plus attrayant que d’avoir une télévision en couleur. Car vivre chez soi, ce n’est pas pareil quand on est en sécurité, quand on est sûr que personne ne rentrera.

Même notre petit jardin, derrière la maison, nous l’avons entouré de murs. Comme ça, tu pourras jouer au football avec tes amis sans envoyer la balle n’importe où, Zé. Mais surtout, comme ça, on pourra ouvrir la porte sur le jardin sans avoir peur que quelqu’un rentre quand nous avons le dos tourné. C’est déjà assez dur de vivre, pas besoin d’ajouter des difficultés. Et le temps nous donnera raison.

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