Je m’appelle Zé Buscapé. J’ai grandi et vécu en plein centre de Rio de Janeiro, dans une favela. Ma vie a été faite d’échecs, d’erreurs, de pleurs et de violence. Mais aussi d’amour, de football et de rêves. Et un jour, j’ai demandé à une femme de me prendre dans ses bras.

Sur la scène

Où je suis né, les pistolets automatiques sont plus courants que l’eau potable. Et l’amour, souvent se résume à celui que l’on porte à son équipe de football. Car c’est le seul amour à durer plus longtemps que le temps de quelques nuits agitées. Rares sont ceux qui restent avec la même fille, la même femme, plusieurs années de leur vie. Car souvent, la vie s’arrête d’un coup de flingue dans la tête, d’une ligne de cocaïne trop longue ou bien dans une prison sordide. Alors les garçons profitent, et les filles trinquent, élèvent seules et trop vite les gosses qu’elles ont eu trop jeunes.

Tout est éphémère, il faut en profiter avant qu’on nous enlève ce que l’on s’est battu pour avoir. Une fille est un trophée, que l’on soulève avec panache devant ses amis, avant que l’un d’entre eux veuille nous l’arracher des bras pour se pavaner avec à son tour. Et éventuellement qu’on l’abatte, parce qu’on est jaloux de lui.

Et puis un jour, on rencontre une fille pour laquelle on semble être prédestiné. J’avais seize ans quand cela m’est arrivé. C’est jeune, mais dans la favela, tout se passe jeune. Parce qu’on n’a pas le temps pour vivre après. Parce qu’à trente ans, on doit passer le flambeau. On se promet des tas de choses, qu’on ne verra plus jamais personne d’autre sans vraiment y croire, que l’on passera sa vie ensemble. Parce qu’on sait que dans la favela, dès que l’on obtient quelque chose, le malheur risque de nous l’arracher des bras.

Haut et bas

Très vite, je me suis mis à habiter avec Maria Luísa. On a récupéré un logement qui avait été déserté par son ancien propriétaire le jour où la police s’était mise à courir après lui. Ensemble, on voyait grand. Moi, j’allais continuer mes études, ou bien devenir entraîneur du Flamengo. Elle, elle allait aussi apprendre l’informatique, devenir une spécialiste internationalement reconnu. Et ensemble, on s’est mis à rêver de ce qu’on allait être. On compte plus d’enfants qui rêvent de devenir chirurgiens sur ma butte que de chirurgiens dans tout le Brésil. Pour s’arracher à la morosité du quotidien, il faut trouver de quoi payer les factures. C’est ça, l’ennemi du couple dans une favela. L’argent. Prends-moi dans tes bras, mais seulement après m’avoir donné tes billets. Et si ça ne marche pas, on en cherchera un autre qui trouvera plus d’argent.

Tout est cher. J’ai vu des amis être recherchés par la police, parce qu’ils avaient volés un carnet de chèque pour payer les courses de la maison. Et j’ai vu des mères êtres renvoyées de leur poste parce qu’elles avaient volées une poire dans le réfrigérateur de leur maîtresse. L’esclavage a été aboli, mais quand on est noir, on n’accède pas aux mêmes droits que les blancs. On naît pauvre, et quoi que l’on fasse, on vivra comme des pauvres. Même les riches de la favela dépensent leur argent comme des pauvres. S’acheter un nouveau sac à dos, ça devient une expédition, car il y a toujours le risque que l’on nous demande d’où vient notre argent. Il y a toujours le risque que la police soit derrière le comptoir pour nous demander d’où provient l’argent pour la bague de fiançailles. La vie peut s’effondrer très vite.

Amour et peur

Un soir où je m’étais endormi sur le lit en rentrant du football, je me suis réveillé avec Maria Luísa en train de panser les plaies sur mes genoux. C’est à ce moment-là que j’ai compris que ce serait elle et pas une autre. Peu importe si les obstacles se dressaient devant nous. Elle ne serait pas mère à dix-sept ans. Et elle n’aurait pas besoin de se prostituer pour se payer à manger. Nous avions peur. Peur d’avoir faim un jour, peur de ne pas être à la hauteur de nos ambitions, mais nous avions la rage de vaincre. La rage de réussir. Nous rêvions de ne pas être comme tous les autres. Je n’avais pas envie de mourir à vingt ans, de l’envoyer en prison à ma place pour expier mes crimes. Je ne voulais pas pour ma femme la même vie que celle de mes amis.

Prends-moi dans mes bras. Promets-moi que tu ne cèderas jamais à la facilité. Le chemin sera plus dur pour nous. La butte sera plus longue à descendre qu’à grimper. L’argent propre coûte plus de sueur que l’argent sale. On nous mettra des bâtons dans les roues, mais nous nous battrons. Il y a d’autres moyens que de prendre le bus pour aller travailler chez une riche propriétaire de Leblon. Même si la route est longue, le bonheur d’une vie est plus important que celui d’une seconde. Maria Luísa, je ne veux pas que tu aies faim. Je ne veux pas que tu aies peur. Tant qu’on sera ensemble, toute notre vie sera comme un rêve. Nous ferons tout, nous donnerons tout, et à la fin, nous vaincrons. Pour pouvoir un jour se payer une place en tribune officielle, pour pouvoir faire ce dont nous rêvons depuis notre enfance.

A propos NSOL 776 Articles
« Quand un vrai génie apparaît en ce bas monde, on le peut reconnaître à ce signe que les imbéciles sont tous ligués contre lui ». (Jonathan Swift, 1667-1745)