Je m’appelle Zé Buscapé, et je suis né dans l’envers du décor. J’ai grandi dans une favela ultraviolente de Rio de Janeiro dans les années 70. Là bas, j’y ai vu à peu près tous les défauts de la société, tous ses travers. Beaucoup de mes amis sont morts. Les autres, il sont soit devenus footballeurs, soit alcooliques, soit croupissent en prison, derrière les barreaux. 

Trois points sur la main

J’avais invité Flávio pour mon anniversaire, le jour de mes quinze ans. Ma mère, Dieu veille sur elle, avait tout préparé pour que cette journée soit mémorable. Pendant une journée entière, elle s’était préparée en cuisine, avait fait une moqueca dont je me souviens encore. Les invités étaient tous arrivés. Tous, sauf Flávio. Il m’avait dit le matin même qu’il viendrait, m’avait même dit qu’il m’avait acheté un cadeau. Físalis et moi sommes allé le chercher dans les rues de la butte, et partout la même réponse. “Je ne l’ai pas vu depuis ce matin”. “Tu es sûr ?” “Absolument, je ne l’ai pas vu depuis qu’on est allé ensemble boire une cachaça en bas”.

J’ai fêté mon anniversaire sans Flávio. Ce n’est pas la première fois que quelqu’un disparaît sans raison. Après dix jours de recherche, je suis parvenu à retrouver sa trace. Il était en prison. Au Penitenciára. Les flics l’avaient attrapé alors qu’il avait un gros sachet de cocaïne sur lui. Flávio faisait souvent la navette entre les bouches pour payer Il n’avait pas d’argent et n’avait personne avec lui pour lui payer sa libération. Au poste, personne ne l’a reconnu. Les policiers en poste devaient faire du chiffre, c’était la politique du maire. Alors il a payé pour les tueurs d’enfants, pour les violeurs, pour les assassins et pour les narcotrafiquants. Vingt ans fermes, pour trafic de stupéfiant et violence à main armée contre les forces de l’ordre – un mensonge, évidemment.

Notre-Dame d’Aparecida

La première fois que j’ai revu Flávio, il était tout transpirant dans le parloir. Il venait de disputer un match de football dans la cour de la prison. “Ce n’est pas parce que nous sommes en prison que nous ne sommes plus Brésilien”. Si au moins il a encore le sens de l’humour… Le jour de son incarcération, Flávio n’avait pour tatouage qu’un dragon sur le bras.

Mais dix jours après son entrée, il avait trois points noirs dessinés sur la main. “On l’a fait avec de la cendre de cigarette mélangée à de la salive.” Trois points sur la main, comme le symbole du trafic de stupéfiants dans les prisons. Même quand on ne connaît pas les codes, on les apprend très vite. Pour survivre, soit il faut payer les matons, soit il faut s’adapter, et Flávio n’avait pas d’ami riche en dehors. Il y a toute une hiérarchie des tatouages dans la prison. “Si jamais tu as maille avec quelqu’un qui à Nossa Senhora de Aparecida de tatoué sur l’avant-bras, fais attention. Mon frère, ça veut dire qu’il a déjà tué quelqu’un. Et la tête du Christ, plusieurs.”

La deuxième fois que j’ai revu Flávio, c’était au Maracanã. Il s’était lié d’amitié avec un baron de la drogue, et ils avaient payés les gardiens pour s’octroyer une sortie. En promettant de revenir, tout en sachant très bien qu’ils ne reviendraient pas après le délai de vingt-quatre heures. Flávio était redevenu une navette, il faisait passer des sachets de drogue dans ses sous-vêtements, il échangeait des billets contre de la nourriture, des cigarettes, et les fournissait à son nouvel ami. C’est dangereux, mais ça aide bien à s’en sortir. Et puis surtout, ça protège contre les viols, les vols et les meurtres.

La tête du Christ

Puis je n’ai plus eu aucun contact avec Flávio pendant près d’un an. Jusqu’à mon anniversaire de mes seize ans, où j’ai reçu un courrier adressé du Rondônia. Flávio habitait désormais à Guajará-Mirim, une toute petite ville de quelques dizaines de milliers d’habitants à peine, logée dans l’extrême-ouest du Brésil, à la frontière avec la Bolivie. Là-bas, la police n’en avait cure de lui, de ses tatouages, de ses trafics, de son passé. Il s’était marié à une fille, ils avaient eu un enfant ensemble. “Le petit garçon s’appelle José en ton honneur.”

Dans le Rondônia, Flávio est devenu entraîneur de l’équipe de football local. Il leur fait croire qu’il était un joueur professionnel à Botafogo. C’est vrai qu’avec ses tatouages, son physique élancé et sa belle gueule, il peut faire douter plus d’un enfant, surtout dans ces coins reculés de l’Amazonie. “La seule chance qu’il me manque de Rio de Janeiro, c’est d’aller boire une cachaça-cognac avant un match du Flamengo au Maracanã”.

Son ami trafiquant n’avait pas eu la même chance. Dans le bus qui roulait de São Paulo à Porto Velho, il avait été reconnu par un policier qui rendait visite à sa famille. Entre deux arrêts, il s’est fait coincer par une voiture de police, alors qu’il était descendu pisser pendant que le bus était embourbé. Je ne sais pas s’il a survécu au trajet, s’il ne s’est pas tout simplement fait abattre d’une balle dans la nuque pour éviter d’avoir à le ramener à Rio de Janeiro. Flávio avait heureusement gardé avec lui la valise de son ami, pleine de billets et de chaînes en or. Parfois, la chance sourit à ceux qui n’en ont pas. Parfois, le diable ne ressort pas de la prison indemne.

A propos NSOL 775 Articles
« Quand un vrai génie apparaît en ce bas monde, on le peut reconnaître à ce signe que les imbéciles sont tous ligués contre lui ». (Jonathan Swift, 1667-1745)