Je suis en enfant des favelas, et je m’appelle Zé Buscapé. Mon enfance se résume aux collines de Rio de Janeiro, aux descentes entre potes à la plage et aux parties de football sur la butte. Et puis la nuit aux bruits d’armes automatiques qui crépitent. Car dans ce bas-monde, tous semblent avoir le goût du sang en bouche.

Violence

Le tir de mitraillette vient déchiqueter le drapeau tout neuf du Botafogo affiché en haut du poteau. J’ai neuf ans, et je suis déjà plus habitué aux tirs d’armes automatiques que certains soldats de métier. “Que celui qui a osé accrocher ce drapeau se dénonce tout de suite, ou je lui défonce la tronche à coups de crosse”, hurle Melo. Melo est supporter du Cruzeiro, et c’est interdit d’accrocher le moindre drapeau d’un club rival sur les terrains qu’il contrôle. Melo hurle, en sueur, il a sûrement pris trop de cocaïne avant d’arriver. Il est blanc comme un linge, et semble à deux doigts de tirer sur tout le monde. Nous avons peur. J’ai peur qu’il me dise, Zé Buscapé, va me désigner le coupable, c’est lui, d’accord, je lui tire une balle dans la tête, ne fais pas ça, tu veux que je te tire dessus alors ?

Je ne sais pas pourquoi chez nous tout doit toujours se régler dans la violence. Je ne sais pas non plus pourquoi, à la fin, ce sont toujours les mères qui pleurent autour du cercueil de leur fils. Le football est la joie. La joie de vivre, pas la joie de se prendre trois balles dans la tête. Et ça semble faire rire tout le monde que Melo fasse sortir du rang tous les gamins avec un maillot du Botafogo sur le dos et menace de leur tirer sur les genoux si personne se dénonce. Un adulte sort, c’est moi qui l’ait mis là, on a gagné un match hier et j’étais content, pardon Melo, ne me tire pas dessus. Le type claque des genoux, c’est normal, il a peur. On ne sait jamais ce que va faire un trafiquant. Et puis Melo part dans un énorme éclat de rire.

Bêtise

On ne sait pas forcément où se situe le bien et le mal quand on a neuf ans. Encore plus quand ceux qui gagnent à la fin, ce sont les méchants. Ceux qui fument du crack. Ceux qui sniffent de la coke. Plus ton arme est grosse, plus tu as réussi. Et encore mieux si tu as une voiture volée haut de gamme, mais il faut vite s’en débarrasser. La revendre à un pigeon avant que la police ne s’en rende compte. Avant que le propriétaire ne porte plainte. Mais oui, je t’assure, le sang sur la banquette ça part au lavage. Mais non, ce n’est pas une voiture volée, c’est juste que j’ai saigné du nez. Pour te convaincre je te fais une promotion, comme ça tu es content. C’est toujours celui qui a une arme qui gagne dans les histoires de la favela.

Même au football ça aide de jouer avec un flingue glissé dans la ceinture. Ça peut paraître bête, mais tu impressionnes beaucoup plus l’adversaire quand tu as une arme sur toi. Personne ne va vouloir venir te prendre le ballon quand tu dribbles. Les gens ont peur de voir gicler le sang de leur tête, et c’est compréhensible.

Quand tu as une arme en poche, tu te sens beaucoup plus fort. J’ai jamais vraiment aimé les armes, mais la première fois ou Melo m’a mis de force un flingue entre les mains et m’a fait tirer sur une cible, j’avais l’impression d’être le roi du monde. Et puis ça aide avec les filles. Même quand ton âge n’a qu’un seul chiffre. Sur la butte, on commence tout très tôt. On veut toujours faire comme les grands.

Sang pour sang

Quand j’étais petit, Melo m’avait dit que le plus dur, ce n’était pas de tuer la première fois, mais la suivante. Parce qu’à partir de la deuxième fois, on sait qu’on a pris goût à ça. Il n’en était plus à ce stade là. Quand tu domines le trafic de la butte, tu es obligé de te faire respecter et de rendre justice. Exersòn l’a payé au prix fort. Pourtant, il était supporter du Cruzeiro. Sauf qu’il battait sa femme. Tous les soirs, il rentrait ivre mort au domicile, la forçait au lit et la battait quand elle refusait. Et quand ce n’était pas elle, c’était leur fis de quatre ans. Si tu ouvres la bouche, je te tue et je tue aussi ta mère. Mais sur la butte, tout se sait. Les femmes parlent entre elles. Exersòn l’a su, il a tué sa femme. Il fallait rendre justice.

Le goût du sang en bouche, Melo est descendu en pleine nuit dans la maison d’Exersòn, et sans faire de bruit a répandu de l’essence dans toute la maison. Il a pris le fils sous le bras, sans faire de bruit. Puis il est sorti, a allumé un joint, l’a lentement fumé et a envoyé le mégot incendier la baraque. Exersòn a cramé dans les flammes de l’enfer, ça sentait le cochon grillé dans toute la favela. Le bruit de ses cris me fait encore parfois avoir des cauchemars. Tuer, ce n’est pas forcément pour soi, par balle, pour se faire plaisir. C’est aussi pour se faire respecter, et penser que l’on est plus fort parce qu’on rend la justice. Ici, c’est ça la loi.

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« Quand un vrai génie apparaît en ce bas monde, on le peut reconnaître à ce signe que les imbéciles sont tous ligués contre lui ». (Jonathan Swift, 1667-1745)