L’appellation « soccer » que l’on retrouve outre-Atlantique est souvent moquée par les Européens fondus de football. Pourtant, ce terme est bien plus juste et élitiste pour désigner le football que l’appellation… « football ». Un point étymologique qui en dit finalement beaucoup sur l’histoire DES footballs.

Soccer for Pain

« Et puis de toute façon, eux, ils appellent ça du soccer. » Cette petite pique, lancée par un Européen vexé ou provocateur, vise à terminer un débat avec ou à propos d’un Américain sur le football. Fort de cet argument d’autorité déterminant un vrai et un faux football, et par extension une vraie et une fausse terre de football, l’Européen repart, fier et cambré. Mais en réalité, il vient de totalement se discréditer. « Soccer » n’est pas un sous-terme pour des barbares refusant d’appeler « football » autre chose que le sport de Tom Brady, dont on vante la qualité des mains (aberration !). Pire, alors que l’Européen cherche à prouver son élitisme avec arrogance, la dénomination « soccer » s’avère en fait plus juste que « football » pour désigner ce jeu de ballon sphérique à onze contre onze.

Et pour cause, le nom « soccer » est un diminutif d’Association football. Abrégé en « assoc. » dans les journaux, puis en « soc », le surnom a fini par prendre, de l’idée d’un Anglais (!), le suffixe « -er » dans l’argot. Mais c’est bien en Amérique qu’il connait son succès, d’où le point de friction.

Tout diminutif qu’il soit, il a le mérite de faire explicitement référence au nom officiel du football que l’on connait ainsi qu’à la dichotomie fondamentale entre football rugby et football association (ou Rugby football et Association football, avec l’accent). Fondamentale, car c’est à partir de cette dichotomie que se sépareront à jamais rugby union, plus connu sous le nom de « rugby », et football association, plus connu en Europe sous le nom de « football », alors tous deux en quête de codification. D’un côté, un football rugueux qui autorise les placages et l’usage de la main, prôné par l’université de Rugby. De l’autre, un football fait de dribbles qui met l’accent sur le pied, défendu par l’université d’Eton.

Association libre

Là où le mot « soccer » annonce clairement son sujet, le mot « football », sans aucune autre précision, est de fait beaucoup plus évasif. Et le rugby, pourtant grand rival du football moderne de sa codification jusqu’aux communautés actuelles, pourrait tout autant s’appeler « football » que le football.

Mais d’où vient l’appellation originelle en elle-même du football ? L’action commune à ces sports de taper dans une balle avec le pied est l’explication qui revient le plus souvent. Cependant, une autre raison est invoquée, sans que l’on puisse les départager : et si le football n’était pas tout simplement un sport de ballon que l’on jouerait à pied ? Pas forcément avec les pieds, juste à pied. Ce qui le distinguerait de tous les autres sports de ballon médiévaux joués à dos de cheval, comme le polo.

« Football » est donc à comprendre comme une métonymie. Étymologiquement, il ne désigne que l’ensemble (ou l’un) des jeux de ballon appelant à l’usage du pied, plus ou moins codifiés, plus ou moins pour frapper dans la balle, et ayant émergé autour du dix-huitième siècle au Royaume-Uni. D’où la nécessité de la précision entre les cousins : au-delà du football rugby et du football association se bousculent les footballs australien, gaëlique, américain, canadien et tant d’autres. Il n’y a pas un football mais des footballs.

Marquage collectif

Dans les faits, l’usage fait la règle. La métonymie s’est imposée et demivolee.com ne plaide pas pour une généralisation du mot « soccer » ni n’arrêtera d’appeler le football « football » – la preuve ! L’extrême popularité du football à la sauce Eton College a, dans la plupart des parties du globe, eu raison de ses cousins, qui doivent désormais préciser leur origine pour que l’on comprenne le changement de règles. Par convenance, « Football association » s’est abrégé en sacrifiant le second mot, peut-être parce que le premier est plus équivoque et que « jouer à l’association » a des allures électorales. Mais c’est presque un abus de langage, et cela aurait pu être l’inverse.

Alors, les Américains seraient ainsi plus élitistes à l’égard d’un sport qu’ils n’aiment même pas particulièrement ? Oui et non. S’ils sont effectivement plus justes en appelant le football association « soccer », ils reproduisent en fait exactement la même erreur que les Européens avec le football américain, lequel est simplement baptisé « football » outre-Atlantique. Là aussi, le biais de popularité oriente le langage à appeler « football » la forme de football la plus populaire localement. La boucle est bouclée.

Rien à foot ?

D’ailleurs, le football américain est de son côté le fruit d’une exportation chez l’Oncle Sam d’un type de football antérieur à la séparation entre football et rugby. À l’époque où ces sports de ballon n’étaient qu’un amas pas très clair de différentes règles changeant d’une école à une autre, Yale et Harvard durent se mettre d’accord, en 1875, quant à la codification du football américain moderne, et ce jusqu’à son nom.

L’Amérique opte pour un running game plutôt qu’un dribbling ou kicking game au gré des débats entre ses universités. Bien qu’il ressemble davantage, de toute évidence, au football rugby qu’au football association et que la place du jeu au pied y soit moindre, choix est fait de garder le mot « football » après l’adjectif « American ». Après tout, « rugby » seul n’est pas encore le diminutif du nom du sport et désigne de surcroît une ville anglaise. On veut également sélectionner « football » pour marquer sa différence avec le rugby et ne pas effacer l’influence des deux footballs. Et peut-être aussi pour faire plaisir à Harvard et Princeton, qui étaient plus branchés football association.

Note : « Gridiron football » est l’autre nom du football américain qui englobe aussi le football canadien. Mais ici, pas besoin de chercher midi à quatorze heures. L’utilisation du mot-valise « gridiron », que l’on traduirait par gril de cuisson (en fer), est simplement tirée de la ressemblance entre l’instrument de cuisine et le terrain fait de multiples lignes parallèles.

Conclusion

Dans notre dialogue de début d’article, notre Américain pourra dorénavant répondre que l’argot « soccer » n’est non seulement pas usurpé mais en outre plus juste pour désigner l’un des footballs, celui des Européens qui a triomphé sur la quasi entièreté du monde au point d’en devenir métonymie, par rapport au football, si tant est que le jeu absolu parmi les jeux de ballon au pied – ou à pied – existe.

Voilà en tout cas de quoi tordre le cou aux idées reçues affirmant que le « soccer » est une aberration sémantique et qu’on ne devrait pas nommer « football (américain) » un sport qui se joue principalement à la main. Finalement, le fils rebelle de la famille est bel et bien ce petit rugby qui a fait disparaitre toute trace de football dans son nom.

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"Le joueur de football est l'interprète privilégié des rêves et sentiments de milliers de personnes." César Luis Menotti.