Que vous soyez blaugrana, madridista ou simplement amoureux de ballon rond, vous ne louperez sous aucun prétexte le Clasico entre le Barça et le Real ce mercredi 18 décembre. Cette rencontre avait initialement lieu plus d’un mois plus tôt mais fût reportée suite aux manifestations qui se déroulaient en Catalogne. Avec la situation catalane actuelle, nous pouvons faire le parallèle avec l’affiche sportive dont la rivalité dépasse ce cadre. Entre histoire, politique et sport, voici en quoi la rivalité entre le Real Madrid et le FC Barcelone est unique.

Guerre Civile espagnole, début d’une rivalité

Remontons au 13 mai 1902 où se déroule le premier Clasico de l’histoire dans le cadre de la Copa de la Coronación (aujourd’hui appelée la Copa del Rey). D’un côté, le FC Barcelone, fondé en novembre 1899, par Joan Gamper,en pleine période de résurgence de l’identité catalane. De l’autre, le Madrid Football Club, fondé deux mois avant le match par Joan Padrós, catalan d’origine. Après ce match remporté par l’équipe barcelonaise (3-1), rien ne présageait que plus d’un siècle plus tard les rencontres entre le Real et le Barça seraient les plus suivies dans le monde et qu’elles seraient les représentations d’une Espagne divisée.

Cette scission débutera dès 1936 avec le commencement d’une effroyable guerre civile. Elle oppose les Républicains, dont fait partie l’ERC, la généralité de la Catalogne, aux nationalistes emmenés par Francisco Franco. Durant la Guerre, en 1936, José Suñol, le président du FC Barcelone est fusillé par les troupes franquistes, deux ans avant que les infrastructures du clubs catalans soient entièrement détruite par des bombardements. Les conflits font rage jusqu’en 1939 et la prise de pouvoir de Franco à la tête du pays.

À partir du 1er avril 1939, le dictateur fera de la Catalogne son bouc émissaire à cause de son envie d’indépendance. Alex Susanna, le directeur de l’Institut culturel catalan Ramon Llull, dit d’ailleurs : « Le régime de Franco, parmi ses divers buts, en avait un très clair. Pratiquer un génocide linguistique et culturel vis à vis de la Catalogne ». Le dictateur veut un pays unifié et fort tandis que les catalans ne veulent pas en faire partie. Il empêche le multiculturalisme en interdisant la langue catalane et les drapeaux de cette région. Le Camp Nou devient alors un berceau de la résistance puisque l’enceinte est le seul endroit où les supporters barcelonais peuvent chanter en catalan et arborer le drapeau rouge et jaune.

Il ne faut cependant pas croire que le FC Barcelone est le symbole de l’identité catalane seulement depuis la Guerre Civile. En effet, nous avons vu que le club a été fondé durant une période clé dans l’histoire catalane et est donc devenu par la suite le symbole de la résurgence. De même, en 1925, dix ans avant le début de la guerre, l’hymne espagnol n’est pas chanté au stade barcelonais, celui-ci sera fermé durant six mois et Gamper radié du club par le gouvernement espagnol. Mais il ne faut également pas penser que le Real Madrid est en adéquation avec l’idéologie de Franco. Deux présidents du club, qui étaient des généraux républicains, ont été assassinés par les troupes franquistes par exemple. De même, le club a été dirigé par des communistes et des socialistes ce qui a failli mener Franco à le dissoudre par vengeance. C’est en réalité le succès sportif qui pousse le dictateur à utiliser le football et le Real à des fins politiques. Le Clasico deviendra, pour lui, le moyen de montrer sa supériorité sur la Catalogne.

Di Stéfano, le transfert qui fait débat

Ce succès sportif sera symbolisé par un seul homme, Alfredo Di Stéfano. Seulement, avant d’être l’un des plus grands joueurs de l’histoire du Real, il fût l’objet d’une énorme polémique. En effet, en 1947, le Clasico et la rivalité entre les deux clubs se prolonge sur le marché des transferts où ils se disputent l’achat de Di Stéfano. Le Barça négocie alors avec River Plate, le club argentin où évoluait le jeune joueur en devenir tandis que le Real est en pourparlers avec le club colombien du Millionarios à qui Di Stéfano appartient. Une opération de la fédération espagnole et de la délégation nationale des sports de la Phalange mis à mal l’arrivée de l’argentin à Barcelone. La dictature décida que le joueur évoluerait un an par équipe en commençant par le Real. Le Barça, trouvant cette situation injuste, tentera de vendre ses droits sur Di Stéfano sans qu’il ne soit au courant. Ce dernier, mécontent, signe alors au Real pour l’histoire enchantée que l’on connait ponctuée par les cinq victoires en Coupe d’Europe des clubs champions.

Le joueur symbolisant le succès sportif blaugrana arrive plus de vingt ans après en la personne de Johan Cruyff. Le hollandais volant, fort de trois Coupes d’Europe des clubs champions consécutives avec l’Ajax signe au Barça en 1974 et y restera jusqu’en 1978. Si son palmarès est peu évoquant (une Liga et une Copa del Rey), Cruyff est, d’abord en tant que joueur, puis, en tant qu’entraineur, l’une des personnes dont le nom vient à l’esprit lorsqu’on évoque le club catalan. D’ailleurs, lors des huit années où il entrainera le Barça, de 1988 à 1996, son musée de trophée sera d’avantage rempli avec onze de plus dont trois coupes d’Europe (C1, C2 et Supercoupe d’Europe). Malgré des succès sportifs, c’est son aura sur la culture catalane qui fait de lui une icône de Barcelone et de la région.

Cruyff s’intègre très vite à cette culture. Dès février 1974, il appelle son fils Jordi qui est un nom catalan donc interdit sous la dictature pour le prouver. Durant cette saison, le Barça étrille le Real 5-0 et remporte la Liga en plus de ce Clasico. L’année suivante, en novembre 1975, le règne de Franco prend fin. Plus tard, grâce à son passage sur le banc barcelonais, on assimile désormais le beau jeu au club. Une grande liberté artistique qui renvoie à la résurgence de l’identité catalane puisque l’art, l’imagination ou encore la poésie sont des éléments très forts de cette culture. Réaliser cela à travers le football n’était pas chose aisée mais il n’en suffisait pas plus pour combler les fans blaugranas qui le surnomme El Salvador (le sauveur). Durant son mandat, en 1992 et 1993, le Real perd deux fois le titre à la dernière journée en perdant face au Tenerife de Jorge Valdano, ancien joueur madrilène, le cédant au Barça cruyffiste.

Des tensions sportives

« El Clásico » est un événement sportif majeur où s’affrontent les deux meilleurs clubs de l’histoire espagnole et deux très grands d’Europe. Mais, plus qu’un événement sportif, il est culturel. Lorsqu’il se joue, le pays s’arrête de vivre comme lors de La Semana Santa ou El Gordo (respectivement les festivités de Pâques et la loterie de Noël). Sid Lowe, l’auteur du livre Fear and loathing in la Liga, en parle comme d’un « événement rassembleur » avant d’ajouter que « personne ne veut voir le Clasico disparaitre, même dans le cas d’une indépendance de la Catalogne […] Personne à Barcelone ne veut renoncer à ce match même si cela contredit potentiellement ses opinions politiques ou sociales ». Florentino Perez, le président du Real, dit qu’il « n’envisage pas une Espagne sans Catalogne ni une Liga sans Barça ». Les deux clubs sont beaucoup plus forts grâce à cette rivalité qui les poussent toujours plus loin dans leurs quêtes respectives de succès.

Si nous avons parlé de Di Stéfano et Cruyff, nous pouvons rajouter à la liste, non-exhaustive, des joueurs ayant marqué le Clasico, Messi, Cristiano Ronaldo et bien d’autres tel Ronaldinho. Ce dernier a été l’un des rares barcelonais à avoir était ovationné au Santiago-Bernabéu, c’était en novembre 2005 quand le fantasque brésilien a illuminé le stade par ses sucreries techniques et son toucher soyeux pour permettre aux siens de battre le rival (3-0). Une telle ovation pour un barcelonais n’avait plus était vu depuis celle pour Diego Maradona vingt ans auparavant. Le Clasico est tout de même loin d’être un match amical. Même les joueurs n’ayant pas grandi dans cette rivalité en prennent vite conscience comme Samuel Eto’o qui, après le titre remporté en 2005, s’écria plusieurs fois devant le Camp Nou « Madrid connard, Salue le champion ! » alors qu’il ne jouait au Barça que depuis un an.

Luis Figo aussi en a pris conscience lorsqu’il a quitté le club blaugrana pour rejoindre les merengues en 2000. En effet, au moment de revenir au Camp Nou avec la tunique blanche, le portugais reçu un accueil plus qu’hostile où fût jeter sur la pelouse de multiples objets notamment une tête de porc ! Laudrup, Enrique ou encore Ronaldo ont également joué pour les deux clubs mais aucun n’a connu un pareil traitement. L’apogée de la violence du Clasico se déroula entre 2010 et 2012. En 2010, Mourinho, ancien adjoint de Robson et de Van Gaal au Barça et candidat au poste d’entraineur deux ans plus tôt décide de rejoindre le Real. Il est très frustré de ne pas avoir été nommé au profit de Pep Guardiola. Dans son livre The Barcelona legacy, Jonathan Wilson le décrit tel un ange déchu. Son arrivée ravive les tensions entre les deux clubs et le Clasico devient le théâtre de rencontres violentes.

En 2011, dans une confrontation en Supercoupe d’Espagne la violence atteint son apogée. Le Barça de Guardiola bat le Real de Mourinho 3-2 mais cette victoire est presque anecdotique tant le match tourne au drame. La violence sur le rectangle vert et si grande que l’arbitre de la rencontre doit sortir dix cartons dont trois rouges. En toute fin de match, une bagarre explose entre les deux staffs et Mourinho met un doigt dans l’œil de Tito Vilanova. Plus tard, en conférence de presse, il feindra ne pas le connaitre en l’appelant « Pito ». Le coach portugais est un adepte de ce genre de punshlines. Guardiola, d’ordinaire calme devant les médias, excédé par la situation, dit de lui qu’ « en dehors du terrain, il a déjà gagné. Il gagne toute la saison […] Dans cette pièce, c’est le putain de chef, le putain de patron, celui qui sait tout mieux que tout le monde ».

Moins de politique dans le Clasico ?

La situation extra sportive exaspère tellement Guardiola qu’il décide de quitter Barcelone et de s’accorder une année sabbatique. L’entraineur catalan n’était tout de même pas exempt de tout reproche tant il aimait vanter son amour pour sa région natale. Chose qui n’a pas lieu d’être dans un contexte sportif déjà sous tension. Malgré cela, nous pouvons toutefois noter que la politique prend beaucoup moins de place dans cette rivalité actuelle qu’il y a quelques années notamment sous le régime franquiste. Depuis la mort du Général Franco, le Clasico est moins politisé mais est quand même spécial. Le contexte actuel avec la crise catalane fait renaitre ce passé assez douloureux.

Nous l’avons vu, l’histoire de la Catalogne et parallèlement du Barça est réellement un passé douloureux. De la résurgence catalane du XIXème siècle au référendum pour l’indépendance en 2017 en passant par la mainmise franquiste sur la région qui dura plus de trente ans. Aujourd’hui, plus de dictature mais toujours un désamour mutuel entre la Catalogne et l’Espagne. Le football est depuis toujours le moyen de faire passer certaines idées de façon plus « souple ». Le Clasico en est le parfait exemple et chaque drapeau espagnol brandit au Bernabéu comme chaque « Visca Barça i visca Catalunya » scandé au Camp Nou est une vraie prise de position politique.

Cependant, si le football est un moyen d’endoctrinement, il est aussi un formidable puit de culture. A chaque Clasico joué ressurgit l’histoire d’une rivalité qui prend racine dans la société mais qui est également prolongée par le sport. Alors, que vous soyez blaugrana, madridista ou simplement amoureux de ballon rond et d’histoire, vous ne louperez sous aucun prétexte le Clasico entre le Barça et le Real ce mercredi 18 décembre.

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"Le football est un jeu qui se pratique avec le cerveau.Ce n'est pas le joueur qui doit courir, c'est le ballon" Johan Cruyff.