Hugo Lloris et Fabien Barthez. Ce sont les deux noms qui sortent lorsque l’on demande aux français de parler des gardiens de but des bleus. Parfois, chez les plus anciens, Bernard Lama fait son apparition. Quelques Steve Mandanda et autres Grégory Coupet viennent également se glisser dans les réponses. Mais jamais, au grand jamais, Zacharie Baton. Pourtant, Zacharie Baton était un des tous premiers gardiens de l’histoire de l’équipe de France.

Le football ? C’est quoi ?

Quand Zacharie Baton voit le jour le 20 septembre 1886 à Arras, le football est complètement inconnu dans ce petit coin de France. Personne ne pratique réellement ce jeu. Bien sûr, il y a les variantes locales, les adaptations historiques de ce sport codifié il y a peu en Angleterre. Mais personne ne joue au Football Association, au jeu planétaire d’aujourd’hui. Pas même Zacharie Baton, qui est un écolier modèle. A Arras, à l’époque, tout près de la Poste, il y a un bar. Dans ce bar, les gens se réunissent, discutent, parlent des actualités. Les actualités, elles viennent en partie d’Angleterre. Le mot foot-ball, en deux mots, fait son apparition. Des petites équipes locales se créent, et batifolent dans l’herbe.

Dans les années 1900, un travail de titan est à mettre en place. Personne ne peut croire que le football deviendra un jeu mondial. Pas même l’Almanach du sport français, qui prophétise que le football est condamné à tomber dans l’oubli sous quinze ans. Les équipes n’ont pas du tout la même conformation sur le terrain qu’aujourd’hui. On retrouve une multitude d’avants, mais très peu de joueurs à l’arrière. Un gardien, bien sûr, et deux défenseurs dans le meilleur des cas. Des « demi » viennent compléter cet équilibre précaire. Les gardiens n’ont pas grand chose à voir avec le football moderne. Il ne participent pas au jeu, ne sortent pas dans les pieds et ne sont pas vraiment essentiels. Mais Zacharie Baton choisit quand même ce poste barbare.

Une carrière

La carrière de Zacharie Baton bascule lorsqu’en 1901 ou 1902, il rejoint Lille pour des raisons professionnelles. Employé légèrement qualifié, il a le temps de s’adonner à des activités sportives. Après avoir probablement évolué dans les clubs de l’actuelle Métropole Européenne de Lille (Fives, Lomme, Loos…), il rejoint l’Olympique lillois en 1903. A l’époque, l’Olympique lillois est un des mastodontes du football français. Pourtant, le football est un sport phagocyté par les clubs de la capitale. On compte ainsi le Racing Club de France, le Red Star Club, le Club français, le Nationale de Saint-Mandé, qui deviendra le FC Paris puis le CA Paris, le Stade français ou encore à partir de 1910 l’Union Sportive Susse. Autant de clubs qui témoignent d’un football qui a commencé la conquête de la capitale avant celle de la province.

Mais l’Olympique lillois, que tout le monde appelle « OL » à l’époque, sans risque de confusion avec le futur club de la métropole lyonnaise, est un club doté de grandes ambitions. Dans un championnat qui n’est à l’époque que régional, l’Olympique lillois domine le nord de la France sans merci. Et c’est tout logiquement qu’en 1908, à la recherche de joueurs pour son équipe de France, le sélectionneur national fait confiance à Zacharie Baton. Également gardien de but de hockey, le gaillard d’un mètre soixante-seize, une taille imposante pour l’époque, instruit ses coéquipiers sur certaines spécificités du jeu.

Le 1er novembre 1906, la France reçoit l’Angleterre Amateur pour un des tous premiers matchs de son histoire. Zacharie Baton est titulaire dans la cage française. Le public n’est pas venu en nombre, les gradins sont plus que clairsemés. Pourtant, il y a des buts ! La France s’incline en effet sur le score net et sans appel de 15-0. Il y a encore des progrès à faire…

Une fin compliquée

Zacharie Baton connaîtra encore trois autres sélections, entre 1906 et 1908, année où il mettra fin à ses activités de joueur de football. Il connaît deux victoires 2-1 contre la Belgique et la Suisse, à chaque fois à l’extérieur, en 1907 et en 1908. Mais, pour sa dernière en sélection, à domicile contre la Belgique, il perd sur le score, encore une fois, de 2-1. Dans le même temps, pour diverses raisons professionnelles non-élucidées, il arrête de garder la cage de l’Olympique lillois. On perd alors un peu la trace de Zacharie Baton pendant la période 1908-1914.

Mais en 1914 arrive la grande guerre. Baton, vingt-huit ans, est bien évidemment mobilisé. Il rejoint un régiment aux alentours de Ville-au-Bois, et est blessé en novembre 1914. Démobilisé, il est à nouveau convoqué, devant l’absence d’hommes. Il rejoint l’armée française d’Orient, en Serbie. En novembre 1915, dans la boucherie meurtrière, il est blessé par balle au combat, et est amputé du bras gauche. Le football ne pourra plus jamais revenir dans sa vie. Pour ne rien arranger, il est fait prisonnier pendant près de deux ans en Bulgarie. Quand au début de l’année 1918, il ressort, Zacharie Baton est brisé. Il est malgré tout fait Chevalier de la Légion d’honneur en avril de la même année.

Baton vit encore à Paris pendant quatre ou cinq ans, dans le neuvième arrondissement principalement. Mais le 21 février 1925, affaibli des suites d’une condition salement mise à mal pendant la guerre, il passe de vie à trépas. Le destin du tout premier gardien de l’équipe de France prend fin à trente-huit ans, seul, amputé, et complètement oublié. Fort heureusement, l’Histoire répare parfois les histoires.

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« C'est la marche funèbre des cendres que voici. À côté de celles de Carnot avec les soldats de l'an II, de celles de Victor Hugo avec les Misérables, de celles de Jaurès veillées par la Justice, qu'elles reposent avec leur long cortège d'ombres défigurées ». (André Malraux)