Life’s but a walking shadow, a poor player […] It is a tale / Told by an idiot, full of sound and fury / Signifying nothing. Cette réplique illustre tirée de Macbeth vient appuyer l’idée que l’histoire n’a pas de leçons à nous donner. Étonnamment, le football n’est pas étranger à cette considération. Aux États-Unis par exemple, la question de l’avenir et du progrès du soccer est centrale. D’un côté, on trouve les partisans d’une méthode fermée, en franchises « à l’américaine ». De l’autre, les militants d’une méthode ouverte, anti-MLS. Leur argument premier : l’histoire. Pour l’un, elle n’existe pas ou n’a pas d’importance. Pour l’autre, elle est fondamentale.

Un système « américain »

Comme nous l’avons discuté dans un précédent dossier introductif, le système américain se démarque volontiers du reste. En effet, il n’est pas question là-bas d’une architecture de ligues unitaire. Chaque organe naît d’une initiative et d’un financement privé et est ainsi indépendant de tous les autres. Il n’existe ni attache ni concomitance entre eux.

Le problème de ce type d’organisation est qu’il instaure une concurrence entre les acteurs. Tous cherchent à récupérer ou à conserver leurs meilleurs éléments.

S’il s’agissait d’un système horizontal, où chaque ligue était au même niveau, cela pourrait se comprendre. Il assurerait une concurrence économique favorable, égalitaire. L’organe sachant se faire le plus attractif gagnerait la faveur des clubs, joueurs et téléspectateurs. Il laisserait aussi à chacun selon ses moyens la décision d’adopter le professionnalisme.

Mais l’USSF sanctionne les ligues verticalement. La MLS, organe possédant le plus de moyens, représente officiellement la plus haute marche du système. Les autres, relégués à l’arrière-plan, se retrouvent coincés dans un cercle vicieux. N’ayant pas assez de moyens pour réclamer le plus haut palier, ils doivent occuper les niveaux inférieurs où ils n’obtiennent logiquement pas les mêmes revenus. Droits télévisés, sponsors, subventions, tout revient au géant. Les petits clubs souffrent ainsi d’une bride qui empêche leur progression vers le professionnalisme. Rappelons qu’il faut s’acquitter d’une somme d’environ 150 millions de dollars pour espérer rejoindre la MLS.

#ProRelforUSA ?

Un mouvement est né en réaction à ce système jugé déloyal. Symbolisé par le hashtag #ProRelforUSA (Promotion-relegation for USA), il représente les partisans à son ouverture. Leurs premières cibles : l’USSF et la MLS, qu’ils accusent de corruption. Pour eux, la MLS, qui souhaiterait absolument garder ce système qui lui rapporte beaucoup, n’hésite pas à payer la fédération pour empêcher tout changement.

Il s’agirait donc de forcer la MLS à renoncer à ses droits exclusifs, à lui imposer le système pyramidal. Elle garderait le rang de n°1, mais devrait soumettre à ses franchises le poids d’une relégation en cas de mauvaise saison. Elle aurait de même l’obligation d’octroyer une place aux autres équipes performantes des ligues inférieures.

L’impossibilité d’un tel arrangement est criante. La MLS étant un organe privé possédant la totalité des droits sur ses franchises (y compris les contrats des joueurs eux-mêmes), il faudrait soit qu’elle redonne au clubs leurs droits (annulant ainsi tout l’intérêt économique pour les investisseurs), soit qu’elle rachète l’entièreté des droits de tous les clubs, ce qui ne fait pas plus de sens. Il y a donc là une contradiction structurelle. La MLS, dans sa nature même, ne peut pas se permettre l’ouverture de son système sans sacrifier du même coup tout ce qui la rend profitable. Rappelons qu’elle est une organisation à but lucratif avant tout, et qu’elle compte sur de riches investisseurs à qui elle promet un retour conséquent.

Il y a une autre alternative, chaperonnée par certains partisans à l’ouverture comme l’activiste Ben Fast. Il s’agirait de laisser la MLS tranquille, mais de l’écarter de l’USSF. Elle pourrait ainsi continuer son propre développement, toujours avec ses franchises, mais cette fois en concurrence avec une pyramide parallèle. Cette alternative compterait donc sur la création d’une nouvelle ligue à part entière, ou bien sur le retour de l’éternel ennemi de la MLS, la NASL. Rappelons que cette dernière est en pause depuis qu’elle a perdu son rang de deuxième division.

Ce mouvement ne concerne pas une frange minoritaire. De plus en plus de figures éminentes se révèlent en sa faveur. Parmi elles, l’ancien entraîneur du Red Bull New York, Jesse Marsch.

De l’autre côté, on trouve des anti-ProRel en faveur du système actuel. Leur principal argument : sa singularité « américaine ». Comme si les États-Unis devaient avoir une méthode propre, différente des européens. Cet argument possède certaines fondations théoriques pertinentes, mais repose néanmoins sur une méconnaissance historique.

L’histoire, un problème endémique ?

Un des mythes les plus récalcitrants concerne l’histoire du soccer. Pour beaucoup d’anti-ProRel, il faut conserver le système actuel fermé car le sport est trop jeune. Il faudrait donc le protéger, le valoriser à travers un financement sécuritaire. C’est l’avantage d’une ligue fermée : sans relégation, pas de crainte de perdre le soutien des supporters et des investisseurs.

Mais l’argument vacille dès lors qu’on sait que le soccer ne naît pas dans les années 1980. Il se joue en effet depuis plus d’un centenaire aux États-Unis. Il naît en même temps qu’en France, voire avant.

Alors, pourquoi cette ignorance ? D’abord, constatons que le problème semble endémique, c’est-à-dire spécifique à l’Amérique du Nord. Dans le cas de la France, par exemple, le football est très bien documenté depuis sa naissance. Il suffit de quelques clics pour retrouver les premiers articles du Monde parlant de football. De plus, tout amateur de football sérieux connaît l’histoire du football français dans les grandes lignes. Le sport n’est pas seulement ancré dans la culture, il est aussi beaucoup étudié. Ainsi la connaissance historique du football se transmet beaucoup plus facilement. Pour les États-Unis ou le Canada, l’affaire est différente. Il faut s’adresser à des historiens spécialistes ou consulter des archives privées pour retrouver toute trace du passé du soccer. Cette rareté de l’information explique peut-être l’oubli de plus de cent ans d’histoire.

Pour certains, ce n’est pas le fruit du hasard. Il se pourrait qu’il y ait un effort conscient pour cacher ce passé. Sans tomber dans la paranoïa ou la conspiration à outrance, il faut analyser le discours des pouvoirs en présence.

Lors d’une conférence datant de 2015, le président de la MLS, Don Garber, justifiait sa position anti-ProRel : « Nous sommes nouveaux dans le monde du football. Nous ne possédons pas cent ans d’histoire professionnelle. Nous essayons de construire un système qui puisse nous garantir une longévité. Il permet une stabilité. Il permet aussi de créer un public de supporters ».

Ted Westervelt, figure du mouvement #ProRelforUSA, explique ce discours : « la MLS doit présenter le soccer comme tout nouveau pour justifier le mauvais traitement qu’elle lui inflige. Et tout ce que la MLS demande, l’USSF lui donne ».

Quels arguments pour un anti-ProRel ?

Pour comprendre en détails la position contraire, nous sommes allés à la rencontre d’un anti-ProRel véhément. Toujours présent sur Twitter pour débattre face aux avocats de #ProRelforUSA, Tinfoil Teddy (référence parodique à Ted Westervelt) nous a donné les « vraies » raisons qui vont dans le sens du système actuel.

DV : Pourquoi le système actuel est-il idoine pour le développement du soccer ?

TT : Pour ce qui est de la question de promotion/relégation, je n’ai pas vraiment d’avis. Je préfère les ligues franchisées parce qu’il y a une parité entre les équipes et chaque saison est toujours une surprise (grâce au système de draft, ndlr.) Le problème que j’ai avec les avocats de la promotion/relégation, c’est qu’ils veulent soit voir la MLS abandonner le 1er palier sans qu’il y ait de remplaçant, soit qu’on la force à adopter la promotion/relégation. Pour moi, chaque ligue devrait pouvoir adopter le format qu’elle souhaite, et qu’elle soit ensuite classée dans la pyramide selon les standards professionnels de la fédération. Tout ce que les sympathisant de Pro/Rel doivent faire, c’est trouver assez d’investisseurs pour créer une ligue avec promotion/relégation qui remplirait tous les critères d’un niveau D1. Mais les investisseurs ne sont pas là.

DV : Vous êtes donc pour une sorte de « liberté » d’auto-détermination, plutôt que ce soit  à la fédération d’imposer à tous un système ?

TT : Exactement. Si quelqu’un créait une ligue avec promotion et relégation en concurrence avec la MLS et que cette ligue gagnait le soutien des supporters, ça m’irait. Le problème c’est que les partisans de Pro/Rel veulent imposer leurs idées. Cela dit, j’aimerais préciser que je suis totalement contre le fait que la MLS forme une seule entité toute-puissante.

DV : Pourquoi cela ?

TT : C’était un bon moyen au début pour limiter les risques, mais la MLS a grandi depuis et devrait donc rendre aux clubs et propriétaires un peu de liberté.

DV : Le débat est aussi lié à une histoire encore trouble pour beaucoup. Pourquoi les américains pensent-ils aujourd’hui que le soccer est un sport relativement nouveau en Amérique du Nord ?

TT : Parce qu’il l’est. Nous n’avons jamais eu de ligue ayant duré plus de 25 ans, et le sport n’était pas diffusé à la télévision avant 1994. Avant les années 50, il n’y avait quasiment personne qui jouait au soccer.

Pour ces partisans du système fermé, l’histoire ne nous montrerait que l’instabilité du soccer. Mais, comment instaurer une stabilité avec un système qui a déjà montré ses failles auparavant ? Rappelons que les États-Unis n’ont jamais connu de système ouvert dans leur histoire et que les ligues qui se sont effondrées auparavant suivaient aussi un modèle fermé.

Enfin, vu d’Europe, il semblerait normal que le soccer suive une progression et finisse par adopter un système de promotion et de relégation. Pourtant, vu des États-Unis, il semblerait que le temps n’ait pas encore prouvé assez.  Le fait est qu’aujourd’hui, dans un système fermé, le soccer ne concurrence pas les autres sports américains. Reste à savoir si, pour les rejoindre et espérer les dépasser, le soccer doit les imiter ou trouver sa propre identité.

Merci à Tinfoil Teddy, Ted Westervelt et The Society of American Soccer History.

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