La terrible défaite de la sélection brésilienne face à l’Uruguay en 1950 a privé une génération de joueurs de la reconnaissance et de la gloire. Si certains, comme Barbosa, connaîtront la honte et les huées, d’autres ne seront simplement pas assez mis en avant. Parmi eux, Ademir Marques de Menezes.

La mâchoire d’Ademir

C’est dans la ville de Recife, au nord du pays, qu’Ademir voit le jour le 8 novembre 1922. Dans la capitale du Pernambouc, où il fait rarement moins de vingt degrés l’hiver, mais où la température ne dépasse qu’occasionnellement les trente degrés l’été, le football, même dans l’entre-deux-guerres, est plus qu’un sport. Et ce quelque soit la classe sociale. Les parents d’Ademir, Antônio Rodrigues et Otilia Marques, sont peut-être commerçants. Sûrement travaillent-ils dans le port de Suape à une quarantaine de kilomètres de là. D’aucuns soutiennent même qu’ils ont une petite rente et un statut de petit bourgeois. Toujours est-il que cela, Ademir n’en a cure. Car lui, ce qui l’intéresse, c’est faire rouler la petite balle de cuir entre ses jambes. Comme tout bon brésilien, c’est sur les plages qu’il commence. D’abord sur celle de Pina au sud de Recife, puis dans les rues de la ville, sur le port, dans les jardins.

Alors quand il a quinze ans et qu’il peut prendre sa première licence, le jeune homme à la mâchoire carrée ne se fait pas prier. Sa mâchoire, il en tire son premier surnom, Queixada. Mais sur les terrains, avec les maillots du Sport Recife, le club local, c’est sous le nom de requin – Tubarão en portugais – qu’il se fait connaître. Car c’est un véritable avant-centre que le club du Pernambouc voit naître en la personne d’Ademir. Buteur redoutable, il n’hésite pas à redescendre aider ses deux milieux de terrain pour participer au jeu. Et après un an avec l’équipe réserve du Sport Recife, Ademir rejoint l’équipe une du club. Nous sommes en 1939. Il n’a que seize ans, mais il rentre en jeu dans le championnat du Pernambouc contre le club des Tramways. Son équipe perd, mais Ademir fait une grosse impression.

Insinué

Son histoire aurait pu être bien différente. Car la même année, en Europe, l’Allemagne et la Russie envahissent la Pologne, la France et l’Angleterre déclarent la guerre au Reich. Le Brésil hésite. Il est proche d’Hitler et de ses positions, mais pas au point de rejoindre l’Axe. Ademir Menezes n’est donc pas enrôlé dans les rangs de l’armée brésilienne, et peut continuer son ascension. Il gratte peu à peu sa place dans l’équipe, mais reste pendant encore un ou deux ans simple remplaçant de luxe. Le douzième homme, en quelques sortes. L’année 1940 le voit ainsi présent lors de la quasi-intégralité des matchs, mais presque systématiquement sur le banc.

Son explosion, elle a lieu alors qu’il n’a que dix-huit ans. Il gagne lors des matchs amicaux une place de titulaire, et la confirme au cours de la saison. Le championnat d’État, le Sport Recife le remporte très largement, en terminant invaincu avec onze victoires et un match nul en douze matchs. Ademir termine meilleur buteur, avec onze réalisations. C’est un véritable exploit que ce qu’Ademir réalise, alors qu’il n’a pas encore dix-neuf ans. Les supporters de Recife en font une des stars de l’équipe, un statut qu’il assume bien, en s’offrant son premier triplé sous la tunique rouge et noire de Recife contre le Nautico.

Et son talent, Ademir peut le montrer au pays lorsqu’en 1941 le Leão da Ilha part faire une tournée dans le sud du pays. Les joueurs de Recife voyagent de Rio de Janeiro à Porto Alegre, en passant par Belo Horizonte, Curitibe et São Paulo. Face aux ogres des régions riches, le Recife fait bonne impression, avec notamment une victoire de prestige 5-3 contre les ogres de Vasco da Gama. Au cours de cette partie, les journalistes locaux remarquent un jeune homme du côté de Recife. « O garoto de queixo avantajado », le jeune homme au menton proéminent.

L’express de la victoire

Les dirigeants de Vasco da Gama ne sont pas non plus restés insensibles face aux performances de ce jeune homme. Alors ils contactent les dirigeants du club du nord du pays, pour savoir comment attirer celui qui s’appelle Ademir Menezes. Un accord est rapidement trouvé. Ademir dispute encore deux matchs avec Sport Recife, puis rejoint Vasco. Et sous le maillot noir rayé de blanc de Vasco, il est de ceux qui composent l’Expresso da Vitoria, l’express de la victoire. Sa démarche à la quête du ballon évoque elle aussi celle d’un train, dévalant toutes les côtes, écartant tout sur son passage. Après trois championnats locaux sous le maillot du Sport, la transition aurait pu paraître compliquée. Mais Vasco da Gama est une machine à gagner.

Ademir en une de Manchete Sportiva

 

Et Ademir est lui aussi une machine à gagner. En avance sur son temps, son placement surprend les défenseurs adverses. Car il est non seulement capable de jouer avec le ballon, mais aussi sans celui-ci. Ademir ouvre des espaces, fait des appels pour tromper les adversaires dont il guette les mimiques et les mouvements, afin d’analyser comme améliorer son jeu. Sa simplicité tranche avec les gestes techniques de ses inters, sa puissance le permet de se démarquer de ses ailiers. Sous le maillot du Géant de la Colline, il dispute les premiers Classico da Paz, un match amical traditionnel entre l’America de Rio de Janeiro et Vasco. Son talent est grand, et il se plaît comme un poisson dans l’eau pure et belle. Mais un grain de sable vient enrayer la machine.

« Donnez-moi Ademir »

Car 1945, après trois saisons sous le maillot de Vasco, Ademir quitte le Time da Virada et rejoint Fluminense. Un choix étonnant, étant donné la rivalité iconique entre les deux clubs. La raison est bassement financière. Gentil Cardoso, l’entraîneur de Flu demande à ses dirigeants de recruter Ademir. « Donnez-moi Ademir pour que je vous donne le championnat », aurait-il dit. Et Fluminense met les moyens pour s’attirer les services d’Ademir. Le 29 mars 1945, la nouvelle est officialisée. Pour près de deux-cent milles cruzeiros, Ademir quitte Vasco. Ce montant est immense à l’époque, un des plus gros du moment. Une telle somme correspondait à plusieurs années de salaire moyen local. Cela, le grand attaquant n’en a cure. En effet, il ne touche pas un seul centime sur le transfert.

Cela dit, arriver à Fluminense lui permet aussi d’honorer ses premières capes avec l’équipe du Brésil. La Ponta de Lança de l’attaque brésilienne n’est pas encore connu dans tout le pays, mais il commence à se faire un nom. Il est titulaire lors de la victoire du Brésil lors de la Copa Rocca 1945, et il en va de même deux ans plus tard lors de la Copa Rio Branco que remporte le Brésil.

Sous le maillot de Fluminense, il remporte le championnat carioca de 1946. Bien aidé par ses coéquipiers Careca et Pedro Amorim, il marque vingt-quatre buts en vingt-trois apparitions. Le club remporte le championnat lors d’une des courses au titre les plus palpitantes de l’histoire. Lors du match décisif contre Botafogo, il marque l’unique but de la partie et offre le but à son club. Gentil Cardoso tient par là sa promesse.

Famille

Mais on ne peut pas trahir sa famille, et Ademir en est bien conscient. Alors en 1946, Queixada, après soixante-quatre buts en soixante-dix-sept apparitions sous le maillot de Fluminense, rejoint à nouveau Vasco da Gama pour y rentrer dans la légende. Il reprend très vite une place de titulaire sous le maillot à la Croix de Malte. Mais surtout, Ademir est l’élément clé de l’attaque du plus grand Vasco de Gama de tous les temps. Les marins sont sacrés pour la première fois champion d’Amérique du sud de leur histoire en 1948. La compétition commence magnifiquement, avec une masterclass d’Ademir face aux favoris du Nacional (victoire 4-1). Arrive le moment du match décisif contre River Plate. Ademir est blessé et doit suivre le match des tribunes. En face, dans le onze de River Plate se côtoient Felix Loustau ou Alfredo di Stefano. Mais Vasco tient face à l’armada offensive des argentins, et à l’issue d’un match nul 0-0 parvient à remporter le trophée.

En sélection brésilienne, il participe à l’humiliation du Paraguay 7-0 en 1949. Au cours de ce match, il marque un triplé et est adoubé par le public brésilien. La sélection remporte ainsi son premier trophée sud-américain au cours de sa quinzième Copa America. Arrive alors la compétition que tous les brésiliens attendent. La Coupe du Monde, chez eux, au Brésil. Ademir brille au sein du onze auriverde. Il marque huit buts, et est sacré meilleur buteur du tournoi. Ademir marque même le tout premier but de l’histoire du mythique Maracaña. Mais voilà, le destin n’était pas du côté brésilien. Ademir fond en larme à l’issue de la partie contre l’Uruguay, et le Brésil devra encore patienter après cette cruelle désillusion à domicile. Bien sûr, après, il est le fer de lance de l’attaque brésilienne lors du championnat pan-américain de 1952. Mais il ne rentrera pas dans la légende des champions du monde comme l’un d’entre eux. Ademir reste quand même un des buteurs historiques du Brésil. Entre trente-et-un et trente-sept-buts en à peine une quarantaine de sélections.

Ademir la légende

Ademir devient réellement une légende pour les supporters de Vasco. L’affection qu’ils portent à O Queixada dépasse celle qu’ils offrent aux autres joueurs. Ainsi, l’attaquant est élu meilleur joueur du club pendant quatre années consécutives, de 1949 à 1952. Devant le but, il est absolument inégalable. Au cours des huit saisons qu’il passe à Vasco depuis son retour de Fluminense, il marque trois-cent-un buts en quatre-cent-vingt-neuf apparitions. Et à cela s’ajoutent ses buts lors des quatre premières années passées sous le maillot cruzmaltino. Jusqu’à l’avènement de Roberto Dinamite, Ademir restera meilleur buteur de l’histoire du Trem Bala da Colina.

Après ses années passées avec le Club de Regatas, Ademir revient dans le club de ses premières amours, Sport Recife, quinze ans après l’avoir quitté, pour une dernière saison. Celle ci n’est pas très remplie, avec une seule apparition, le 10 mars 1957. Ademir met fin à sa carrière sur un splendide total de quatre-cent-trente buts.

Abandonner le football a été la décision la plus compliquée de ma vie. Mais je quitte le football avant qu’il ne me quitte, aussi difficile que cela puisse être

– Ademir Marques de Menezes, 1957.

En fait, Ademir ne quitte pas vraiment le football. Car l’attaquant mobile et vif qu’il fut continua en tant qu’entraîneur. Dix ans après son départ de Vasco, il revient entraîner pendant une saison le Clube da Colina. Et même ses résultats en demi-teinte n’entachent pas l’amour que portent les supporters du club à Ademir. Après cette expérience ratée, il devient commentateur, puis homme d’affaire, où il s’illustre à plusieurs reprises. O Queixada s’éteint le 11 mai 1996, à Rio de Janeiro, dans la ville où il a donné tant de bonheur aux supporters de Vasco. Si le Brésil avait remporté la Coupe du Monde 1950, la mort d’Ademir aurait été un drame national. Mais l’enfant de Recife et légende de Vasco – comme un certain Juninho Pernambucano quelques dizaines d’années plus tard – restera à jamais dans la légende.

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