Une partie de football dure quatre-vingt-dix minutes, et comporte outre le jeu quelques élans, quelques artifices qui sont profondément puissantes. C’est à cet égard qu’il faut analyser la puissance de l’artifice, comparée à celle de l’arbitre. Rien n’est plus souhaitable que l’artifice des règles, mais le prix à payer est un prix des contraintes. Alors, que faire ? Pistes de réflexion.

Léviathan

Tout se passe comme si l’artifice du jeu, ces règles que l’homme lui-même fabrique de toutes pièces, manquait d’un principe véritable. Comme si la représentation du jeu ne tenait pas ses promesses et devait être doublée d’une force réelle, celle de l’arbitre. Le maître du jeu peut infliger des cartons, des sanctions réelles et précises. La puissance individuelle des citoyens est transférée à l’arbitre, mais la force ne fait que changer de mains. Et dans ce nouveau consensus, les seuls liens durables sont maintenus par la crainte, ressort psychologique de l’oppression.

Une équipe ne fait donc pas corps par l’artifice des lois du football. Car il s’agit d’un mode de relation abstrait entre les joueurs. C’est-à-dire à partir d’individus eux-mêmes abstraits, considérés indépendamment de leurs aptitudes singulières. Cette idée d’une union dans le jeu justifie idéalement des rapports de droits. C’est ce qui est magnifié par les récompenses individuelles. Ronaldo n’a pas les mêmes caractéristiques que Morel, et donc serait ainsi par l’artifice des règles du jeu supérieur.

Ainsi, cela ne fonde aucune unité réelle. Au contraire, à mesure que la division du jeu augmente, que chacun se consacre à une activité spécifique, une solidarité réelle s’installe durablement. Celle-ci est en fait paradoxalement engendrée par la division des taches. On assiste à la naissance d’un système de relation. La dépendance repose sur un attachement réciproque des membres qui, tout en se consacrant chacun à leur tâche, éprouvent dans leur pratique du football de tous les jours un fort sentiment de dépendance. Impossible de jouer au football sans gardien ou sans milieux de terrains.

Éducation

Cette distinction entre l’artifice du jeu, et ce qui repose dans les mains de l’arbitre peut être nourri par ce qui ressort de l’éducation. Ainsi, on apprend dès leur plus jeunes âges aux jeunes pratiquants du football que certains postes sont plus valeureux que d’autres. Aucun ne voudra jouer arrière latéral, et ce n’est pas un hasard. Gardien, et surtout attaquant, voilà les postes qui sont les plus facilement médiatisés. Ce sont ceux-ci que l’on retrouve dans les résumés de match, pas les arrières latéraux venant compenser en phase défensive. L’essence du jeu ne repose donc ni sur la logique de la comparaison ni sur une idée abstraite mais sur un raisonnement qui unit artificiellement les corps après les avoir considérés séparément. Et surtout après les avoir ordonné dans une optique assez refermée sur elle-même. Impossible d’accéder réellement à l’extérieur.

Cela ouvre donc une dialectique de la temporalité sociale. L’artifice face à l’arbitre. L’élan face à l’arrêt. Et la puissance face à la faiblesse. Cette dialectique féconde la vie profonde du jeu, par le balancier qui va de l’instant de la fête à celui où le coup de sifflet final de la vie va retentir. Or, dans ce cercle étroit des mœurs, qui recèle un double risque, celui d’étouffer toute singularité footballistique tant le poids des coutumes tactiques et techniques pèse sur le moindre écart, mais aussi celui de la révolte et de la rupture, l’enjeu est de cultiver un juste rapport entre le désir et l’imagination. Le football est donc toujours enfant de son éducation. Car cela naît dans la manière où l’on considère le jeu. L’artifice est l’enfant de la dichotomie fondamentale du jeu.

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« Quand un vrai génie apparaît en ce bas monde, on le peut reconnaître à ce signe que les imbéciles sont tous ligués contre lui ». (Jonathan Swift, 1667-1745)