La mort de Louis Nicollin a fait très mal au football français. Dirigeant historique de la Paillade, ce dernier représentait la fin d’une certaine partie du football. Si ce n’est peut-être pas la partie la plus marketée du football et celui qui libérait le plus de l’image habituellement négative de ce sport que représentait “Loulou”, cela représente pourtant à mon sens une part importante du football. Et j’ai l’intime conviction que la mort de Louis Nicollin nous montre que notre football français marche sur la tête. Si mes mots seront peut-être maladroits, je voudrais dans ce billet à la fois rendre hommage à ce grand bonhomme et fustiger quelques peu les instances dirigeantes du football français. Mais bien qu’il s’agisse d’un hommage à Nicollin, pas de coups bas ici.

Si la guerre de la parole m’était contée…

Louis Nicollin était le représentant d’une partie de la société au niveau de la parole. Je veux dire en cela que ses mots n’étaient certes pas recherchés, et pas non plus toujours appropriés. Il ne s’agit pas ici de défendre ou de critiquer ses prises de paroles : elles faisaient partie intégrante du personnage. Je veux simplement dire que Louis Nicollin était, dans un monde où le moindre mot de travers est mal interprété, un homme entier. Dans une société où chaque phrase est sortie de son contexte, les propos de Nicollin étaient francs. Pas de méprise possible, Louis Nicollin était sans doute le dirigeant du football qui disait le plus ce qu’il pensait. Et même si cela défiait le politiquement correct. “Loulou” n’était pas du tout le genre à “fermer sa [grande] gueule”. Et si quelque chose devait être dit, si un abcès devait être crevé, qui de mieux que Nicollin ?

Or, aujourd’hui, notre société crève sous les chaînes du polissage de la parole. Chaque déclaration du moindre joueur est reprise par la presse. Des titres aguicheurs, tel est peut-être le mot le plus approprié pour parler des journalistes. Et que dire de ces clubs qui multiplient les communiqués pour démentir la moindre petite information, ou encore rectifier le moindre propos de travers. La société est bien trop policée. Louis Nicollin s’en foutait royalement. Et cela, c’était une bouffée d’air frais. Cela rattachait aussi le monde du football à la vraie vie. Celle où les gens se parlent parfois avec des noms d’oiseaux. Celle où la société dérape parfois. Oui, Louis Nicollin dérapait parfois. Mais qui n’a jamais dérapé ? Est-ce que cela ne serait pas finalement l’expression intime de la vérité intrinsèque des propos du natif de Valence ?

Et si l’attirance n’était pas le propre de l’Homme ?

Louis Nicollin était communément considéré comme un des derniers représentants du football “beauf”. Tragique expression aussi que celle de “beauf”, puisqu’elle fait référence à Cabu et nous fait aussi rappeler son assassinat. Mais Louis Nicollin était plus que cela. Permettez-moi de citer les paroles de sa femme, Collette : « Mon mari aime faire croire qu’il n’a pas d’éducation alors qu’il en a beaucoup. Il ne veut pas montrer le fond de sa personnalité et se cache derrière ses boutades et ses illogismes. Il joue un jeu, vous l’avez compris. » Alors, un peu comme un San-Antonio maniant à la perfection les différents registres de langage, Louis Nicollin était plus que quelque saillies bien graveleuses. Et cela veut aussi nous ramener à notre part intime de notre être : David Le Breton (*) écrivait que l’être humain est un diamant qui change de facette à chaque fois qu’il se retrouve exposé.

Et le caractère gouailleur de Nicollin était une de ces facettes-ci. Cela faisait, pour moi, partie des personnages emblématiques du football français. Et sa disparition est aussi celle des êtres entiers. Des gars qui savent ce qu’ils doivent à la société. Et pas des gars projetés d’ailleurs et qui ne comprennent rien à la vie. Des gars qui doivent aller dans un paradis si un dieu existe. Reprenons ses propos à Libé, car si ce n’est l’homme, qui de mieux pour parler ? « [J’irais au paradis] pas en TGV, ni en Concorde, mais tranquille, avec une petite micheline […]. Parce que je fait manger 5 000 personnes, multiplié par deux plus les gamins, ça fait du monde ». Alors, espérons qu’il reste une petite place aux côtés de ce qu’il peut y avoir après. Pour que Loulou puisse l’occuper. Adieu Loulou, plus rien ne sera pareil après toi.

(*)  Un des plus fameux sociologue français

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